| LE
JARDIN BOTANIQUE : UNE IMAGE DE LA NATURE Jean-Marc DROUIN |
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L'article complet |
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Un jardin botanique est un
lieu singulier. Comme dans tout jardin, lespace en est organisé,
des arbres y donnent de lombrage, des fleurs y apportent de la
couleur, des allées en permettent le parcours. Mais tandis quailleurs
tout est agencé pour le seul plaisir des yeux ici tout semble
fait pour nous instruire. Le texte y accompagne le végétal
et la présence des étiquettes indique à quelle
espèce appartient chaque plante. Comme les musées dhistoire
naturelle ou les ménageries auxquels ils sont souvent associés,
les jardins botaniques reflète une vision scientifique de la
composante végétale de la nature, et en partage lhistoire. Lorsque le but de lactivité humaine est
de se défendre de la nature et de lapprivoiser, la plante
est dabord ressource : aliment, poison, remède, matière
première ou ornement. Le jardin est alors potager ou verger autant
que jardin dagrément. La mise en culture des plantes sauvages
tout autant que la domestication des animaux est une prouesse
technique dont la mémoire sest perdue, de sorte que pour
les annales de la science cest par le savoir médical que
sest dabord introduit une science du végétal.
Lart de guérir demande une connaissance de la pharmacopée
tirée des herbes et le jardin botanique est dabord jardin
des plantes médicinales, dont la préfiguration médiévale
se trouve dans les jardins de monastères mais dont les premières
réalisations apparaissent à la Renaissance en liaison
avec lenseignement universitaire de la médecine :
dès le milieu du 16e siècle en Italie, puis
en Hollande, en Allemagne, enfin en France à Montpellier en 1598,
et à Paris en 1635. A la fin du 17e et au 18e siècle, sans oublier ses liens avec lagriculture et la médecine, le savoir botanique sémancipe en se donnant sa propre finalité. Au souci de lutilité sajoute le désir de décrire et classer la nature. La découverte de lAmérique, les voyages en Orient, les entreprises coloniales, puis les grandes expéditions autour du monde augmentent sans cesse le nombre despèces connues des savants européens. Dans le jardin botanique, se retrouvent des espèces venues de contrées lointaines. Produit des périples des naturalistes, le jardin concentre lespace en un voyage immobile. Comme lécrit Carl Linné (1707-1778) en 1751 dans sa Philosophia Botanica le jardin évite de coûteux voyages car il y a plus de plantes dans un seul jardin quils nen poussent de spontanées dans toute lEurope. Rapportées de multiples lieux les plantes ny sont pas entassées sans ordre, non plus que disposées selon le seul critère esthétique. Le jardin botanique est avant tout une collection et son espace comme celui dun musée ou dune bibliothèque est organisé selon un plan de classement que matérialise souvent un catalogue. Simple rangement auquel on ne demande que dêtre commode ou mise à jour dun ordre naturel fondé sur de réelles affinités de structures entre végétaux : le débat agite les naturalistes pendant des décennies. Dans cette classification essentiellement morphologique,
lorigine géographique est mise entre parenthèse
et les exigences vis-à-vis du milieu ne sont prises en compte
que pour autant quelles limitent léventail des espèces
cultivables. Déplacer ces limites, accoutumer des espèces à vivre sous un autre climat que celui de leurs pays dorigine, tel est le grand rêve que résume lidée dacclimatation. Un rêve qui devait savérer impossible on ne verra jamais doranger sous le ciel irlandais mais un rêve fécond qui emplit nos jardins de plantes du Caucase, des pentes de lHimalaya, de la Chine et du Japon, et bien sûr des régions tempérées du continent américain. En fait loin que les plantes saccoutument à des conditions de vie différentes,, cest lhomme qui saccoutume à leurs exigences : protégeant dans des serres les plus frileuses, en nichant dautres dans des rocailles fraîches ou ensoleillées, il sefforce de récréer un climat différent et réalise par là même de véritables microcosmes écologiques. Jardin dhiver, jardins alpins, ne sont que lamorce dune évolution qui mène aujourdhui aux jardins installés à lentrée dun parc naturel, ou au sentier botanique qui offre un commentaire écrit au plus proche du spectacle de la nature. A chaque étape de leur histoire, les jardins
botaniques ont vu des fonctions et des formes nouvelles apparaître ;
sans rendre caduques les anciennes, elles sy sont ajoutées,
dans un mouvement à la fois scandé et continu qui est
celui de lhistoire même de la science du végétal.
A chaque étape, ils ont mis en scène dans un espace clos
une image culturelle de la nature.
Drouin (Jean-Marc), De Linné à Darwin : les voyageurs naturalistes dans Michel Serres (dir.), Eléments dhistoire des sciences, Paris, Bordas, 1989, pp. 320-335. Drouin (Jean-Marc), Une espèce de livre vivant: Le rôle des jardins botaniques d'après Augustin-Pyramus de Candolle , Saussurea, 1993, p. 37-46. Drouin (Jean-Marc), Le moral des plantes: Introductions, hybridations et monstruosités végétales au XIXe siècle , JATBA, revue d'ethnobiologie, nouvelle série, 1995, vol. XXXVII (1), p. 5-16. Fischer (Jean-louis) (dir.) Le Jardin entre science et représentation, Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 1999, 342 p. Laissus (Yves), Le Muséum national dhistoire naturelle, Paris, Découvertes Gallimard, 1995, 144 p. Lieutaghi (Pierre), Jardin des savoirs, jardin dhistoire, Les Alpes de Lumière, 1992, n° 110-111 (Salagon 04300 Mane). Je nai pas dillustrations à proposer
Historien des sciences de formation philosophique, Jean-Marc Drouin est maître de conférences au Muséum national dhistoire naturelle, centre Alexandre Koyré. Il a publié notamment LEcologie et son histoire. Réinventer la nature, Paris, Flammarion, 1993 (1e éd. 1991). Ses travaux portent actuellement sur lhistoire de la botanique. |
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