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La place de la nature dans
la discipline géographique nest pas évidente dans
le dispositif épistémologique actuel, au sein duquel lobjet
de la géographie tend à devenir la dimension spatiale
des sociétés. Cela remet en question lidée
courante selon laquelle la géographie serait la science-carrefour
traitant des rapports homme/milieu. Le paradoxe est que ce « privilège »
sest payé au double prix fort dentraver le développement
de la géographie comme science sociale et, symétriquement,
de faire manquer à la discipline linflexion environnementaliste
des sciences naturelles. Peut-on repartir, dans une conception géographique
de la nature, du bon pied ? Cinq mutations Dans cette perspective, cest dabord ce qui a changé dans lobjet, cest-à-dire dans la relation de lespace des sociétés à la nature, quil convient de placer au centre de nos réflexions. Ces changements portent sur cinq points fondamentaux. 1/ Le basculement essentiel concerne la puissance de la capacité daction humaine : entre la nature et les sociétés, les forces sont devenues comparables, doù le risque de transformer la nature sans savoir comment ni vers quoi. Doù la responsabilité, aussi, de corriger nos erreurs, ce qui eût été impensable il y a peu, et même de prévenir les catastrophes dont nous ne sommes pas responsables. Lenjeu nest pas tant lopposition naturalisme/productivisme que prédation/production. Il nous faut renoncer à détruire en produisant, sortir définitivement du Néolithique. Or nous nen sommes pas complètement sortis : lagriculture industrialisée (« productiviste ») et les industries classiques en font, dune certaine mesure partie. Et cest au Paléolithique que la pêche, la chasse et les industries extractives nous renvoient. 2/ La nature a toujours été déchiffrée, lue, représentée par les hommes mais on a longtemps pu considérer ces constructions comme des « superstructures » dintérêt secondaire, au mieux ethnographique. Avec lémergence de la conscience écologique, nous comprenons que, de lidée que nous nous faisons de la nature, dépendent des conséquences considérables, y compris pour la nature elle-même. 3/ Lintégration organiciste (lhomme, un élément au sein de la nature et de la vie) cède la place à une intégration sociétale : cest la nature qui devient, plus nettement quavant, une composante de laction humaine, ce qui signifie que les sciences sociales doivent sy intéresser. Cela nenlève évidemment rien à la pertinence des sciences de la Terre, physiques ou biologiques. Par ailleurs, les ingénieries de lenvironnement sont, comme la médecine ou le génie civil, des disciplines mobilisant des connaissances de sciences de la nature pour répondre à des demandes sociales. Sy ajoutent désormais les sciences sociales de la nature et, parmi elles, la géographie humaine de la nature. 4/ La nature est devenue un thème politique majeur dont la géographie physique a peut-être tardé à saisir limportance. Les climatologues ont eu raison de ne pas céder à certaines rumeurs ou à certaines paniques prématurées sur le « global change ». Il est dommage, en revanche, quils naient pas pu, pas encore peut-être, comblé le déficit culturel de nos concitoyens en matière denvironnement, ce qui a laissé du champ à des expressions parfois faiblement argumentées. Le fait est que la « conscience écologique » sinstalle dans les débats publics à toutes les échelles. À léchelle mondiale, cest le domaine où linjonction à créer des institutions politiques est la plus forte. À léchelle nationale ou continentale, les conceptions urbaines ou rurales de la nature produisent des lignes de clivage politiques de plus en plus visibles (exemples : qualité de leau, protection des sols, chasse, classements des réserves naturelles, etc.). 5/ La géographie na ni privilège,
ni responsabilité particulière à propos de la nature.
Il ny a dailleurs aucune raison pour quune géographie
(humaine) de la nature ne prenne seulement en compte les espaces naturels
tels que se les représentent les différents secteurs de
la géographie physique ; la biologie des individus avec
leur espace corporel, leur appareil sensoriel, les conséquences
géographiques de leur mortalité offre des terrains de
recherche tout aussi pertinents. Cest en tant que discipline sintéressant
à la dimension spatiale des sociétés, autrement
dit une science sociale parmi dautres, quelle étend
sa recherche à la nature. Deux dynamiques récentes la
poussent à prendre très au sérieux ces questions.
La première est le « bouclage » (selon
le mot dOlivier Dollfus) de la sphère terrestre par la
mondialisation : pour la première fois Tchernobyl
(1986) en a été le symbole il y a coïncidence
entre les espaces pertinents respectifs des logiques naturelles et des
logiques sociales. La seconde concerne le rôle des représentations
de la nature dans les débats sur laménagement :
entre la conception de la nature et celles de la ville, de lhabitat
ou des espaces de loisirs, il y a le même continuum quentre
ces dernières et les modèles de la vie en société.
Ainsi cest en semparant de la lutte contre la pollution
que les tenants de lurbanité à leuropéenne
réussissent à marquer des points contre le modèle
automobile-périurbain.La relation à la nature semble un
bon véhicule pour aborder nombre denjeux géographiques
des sociétés contemporaines. La géographie parmi les sciences sociales de la nature Cest donc une recomposition complète de la place de la nature en géographie. La posture dAugustin Berque, qui arrive à proposer de nouveaux concepts en ce domaine (médiance, trajection) à partir dune démarche danthropologie comparée Japon/Occident est significative. Dans la géographie contemporaine, la nature na plus rien à voir avec lancienne promiscuité lamarckienne. Le récent ouvrage de Jean-Paul Ferrier montre une recomposition spectaculaire des généalogies intellectuelles de la relation des géographes à la nature : réintégration partielle des travaux de la géomorphologie, de la climatologie et de la biogéographie ; exporation des acquis des écologues ; lecture attentive des réflexions des autres sciences sociales et de la philosophie sur les rapports sociétés/nature. Par ailleurs, après les démarches pionnières dun Charles-Pierre Péguy ou dun Georges Bertrand, un nombre significatif de climatologues, géomorphologues et biogéographes tendent à se définir comme spécialistes de l« environnement ». Il sagit alors de sintéresser aux relations société/nature en se plaçant délibérément du côté des hommes, doù lexpression, proposée par Jean-Pierre Marchand de « géographie physique, science sociale ». Sans volonté dexclure dautres démarches
notamment celles, nécessaires, dinspiration à dominante
naturaliste, la géographie prend sa place parmi les « sciences
sociales de la nature ». Cela peut permettre de nouvelles
rencontres, de nouvelles interactions au sein de lenveloppe institutionnelle
« Géographie », qui demeure fortement présente
dans les universités et qui, sans retour en arrière, peut
devenir ou redevenir un cadre déchanges intellectuels utile. Quelques références. Augustin Berque, Etre humains sur la terre, Paris, Gallimard, 1996. Olivier Dollfus, La mondialisation, Paris, Presses de Sciences Po, 1997. Jean-Paul Ferrier, Le contrat géographique ou lhabitation durable des territoires. Antée 2, Lausanne, Payot, 1998. Jacques Lévy, Le tournant géographique,
Paris, Belin, 1999. Jacques Lévy (1952-), ancien élève de lécole normale supérieure de Cachan, est professeur à lUniversité de Reims et à lInstitut détudes politiques de Paris. Il dirige léquipe de recherche VillEurope. Animateur de la revue EspacesTemps, il est conseiller de la revue Pouvoirs Locaux. Il a notamment publié Révolutions, fin et suite (avec P. Garcia et M.-F. Mattei, 1991), Géographies du politique (dir., 1991), Le monde : espaces et systèmes (1992, avec M.-F. Durand et D. Retaillé), Lespace légitime (1994), Egogéographies (1995), Le monde pour Cité (1996), Europe : une géographie (1997), Mondialisation : les mots et les choses (dir., avec le groupe Mondialisation du Gemdev, 1999), Le tournant géographique (1999). |
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