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L'article complet |
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Introduction
Depuis lantiquité, lhomme a le projet dêtre maître et possesseur de la nature. Lhomme sait que cette possession, nécessaire à la création de richesses, au processus de production, à ce quon appelle finalement l« histoire», peut aller jusqu'à la destruction de la nature. Entre lidéalisme et le matérialisme, il y a bien la nature, qui est le produit de la pensée comme de laction. DHérodote à Vidal de La Blache, la géographie prend la nature pour objet, un objet scientifique, qui - en tant que tel - se donne dabord à définir. La nature nest pas un fait, mais un concept, pas une « vérité », mais une question. Ce faisant, la géographie voit ses méthodes, ses hypothèses, ses problématiques se renouveler et sapprofondir. Cest tout lintérêt du dixième Festival International de Géographie : mieux définir la nature, étudier le rapport de la géographie à la nature et, dans le même mouvement, analyser la nature même de la géographie. Le terme de géographie, du grec « geôgraphia », désigne la description - « graphè » - de la Terre - « gèo ». Etymologiquement, ce serait donc une tautologie, en première analyse en tout cas, que dévoquer une géographie de la nature. La géographie sest dabord définie comme létude physique de la surface terrestre. Sa relation à la géologie a été traditionnellement étroite. Tel nest plus seulement le cas aujourdhui : physique, la géographie est aussi devenue humaine. Descriptive et explicative du globe terrestre, sa démarche est aussi biologique, démographique, ethnographique, linguistique, économique ou encore politique. Par là même, elle décrit autant la Terre que les relations réciproques entre lhomme et les milieux terrestres, à partir dune grille de lecture qui privilégie lextension spatiale des activités humaines. Dès lors, apparaissent les deux questions-titres du Festival : « géographie de la nature, nature de la géographie ». Lune, scientifique et philosophique : comment définir cette « nature » que la géographie prend pour objet ? Lautre, sociologique ou épistémologique, qui en découle, un sujet se définissant aussi par son objet : quelle est la nature de la géographie ; quest-ce qui la distingue encore des autres sciences humaines ; et quelle place sest-elle acquise parmi ces sciences ? Dix ans après le premier Festival international de géographie, notre réponse est différente de celle qui aurait été la nôtre en 1990. Notre rendez-vous annuel a contribué à faire bouger la géographie, lui donnant plus de force pour gagner en autonomie, cest-à-dire pour conquérir une existence bien à elle, identifiable par sa méthode de recherche et pas seulement par la pertinence des synthèses quelle opère. Géographie de la nature La nature dune chose désigne en premier lieu lessence, ou lensemble des propriétés qui la définissent. Cette essence est innée, spontanée : elle se donne à nous comme un tout, évident. On peut lappréhender dans son entier, immédiatement - sans détour -, dun seul mouvement. Ainsi, appelle-t-on « nature » lensemble des règnes minéral, végétal et animal, considéré comme une globalité et soumis à des lois extérieures à la volonté des hommes. Cette « nature »-là nest pas celle du géographe, dont la méthode scientifique lui a appris à se défier du piège des évidences. La forêt vosgienne, par exemple, nest pas « naturelle », au sens où je viens demployer ce mot. Si la géologie, la géomorphologie, la climatologie et la biologie expliquent une part de son développement, celui-ci doit beaucoup à lhistoire des hommes, à leur vision du futur. Voici donc une « nature » qui est bien « culturelle » ! Elle exclut une dialectique homme-nature, qui opposerait deux sujets bien séparés dans leurs essences, supposées étrangères lune à lautre. Cette « vision-construction » de la nature résulte dailleurs de la méthode même qui est celle du géographe. Comme le remarque Bailly dans son Voyage en géographie : de science des lieux, destinée à décrire et à situer des objets dans lespace - montagnes, rivières, villes ou continents - de science, aussi, de lénumération des altitudes et des productions, la géographie sest muée en science consacrée aux pratiques spatiales des sociétés, à leurs causes et à leurs conséquences sur les genres de vie. Ainsi, sintéresse-t-elle autant aux représentations du monde, donc à notre représentation de la nature quaux activités humaines et à leur impact sur lenvironnement physique et humain. Certains géographes, tels Bertrand et Rougerie sappuyant sur les concepts de « territoire », de « paysage » et de « géosystème », veulent construire un nouveau paradigme dinterface entre la société et la nature, jetant un pont entre écologie scientifique et géographie globale, éloignant cette dernière - par là même - de la seule géomorphologie. En dautres mots : la nature est de retour ! A une nuance près - et elle est de taille !... Il ne sagit plus, si je puis dire, dune géographie physique de la nature, dune description de la surface terrestre, mais bien dune géographie humaine de la nature. Nature de la géographie Si, pour employer les termes - trop systématiques - de Bourdieu, les sciences dites dures « dominent » traditionnellement les sciences dites molles, la géographie elle-même, convenons-en, a été longtemps « dominée » par les autres sciences sociales. Le « champ » de celles-ci occupaient largement le « champ » de celle-là. Au milieu des années 1960, la géographie pouvait apparaître comme une discipline dont les bases manquaient de fermeté, alors que ses voisines ignoraient le doute. Aujourdhui, dans le monde universitaire, comme dans celui de lédition et des médias, la géographie existe. On peut même prétendre aujourdhui quelle compte : elle sest acquise le rang de vraie science humaine. De façon générale, les concepts se sont précisés et de nouveaux domaines ont été couverts : lenvironnement, mais aussi lapproche des mutations ou des représentations de lespace. La géographie est aussi mieux connue du grand public. Je pense à lapport de Lacoste, et de sa Légende de la terre, comme à celui de Bailly et Scariati, et de leur Voyage en géographie. La géographie appliquée sest rendue utile, voire indispensable à laction des hommes. Cest en ayant constamment à lesprit la préoccupation des applications de leurs recherches et de leur utilité sociale que les géographes feront progresser encore la géographie dans le concert des sciences ! Enfin, la géographie sest montrée plus pédagogique, avec Pitte qui en fut le pionnier, par son ouvrage « La gastronomie française ». Avec dautres encore, comme Guermond, qui ont permis au plus grand nombre de découvrir lapport des nouvelles technologies de linformation et de la communication à la géographie et à ses applications. Plus que jamais le mot de lhistorien Michelet, qui se disait « toujours tenté par la géographie », me paraît bien caractériser le Festival International de Géographie « faire une géographie à la fois physique et politique ». Sinspirer de la démarche de Lavisse qui commence les vingt volumes de son histoire de France par... le Tableau de la géographie de la France de Vidal de La Blache ! Belle revanche des géographes sur les historiens et préfiguration des recherches de Braudel ! Le temps inscrit dans lespace... |
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