Aux
prophètes des conflits pour l’eau
répondent
les inébranlables sceptiques, pour qui l’absence de
conflit interétatique dans le passé est gage de leur
caractère improbable dans le futur. Pour les premiers, les
tensions croissantes sur la ressource, renforcées par
l’expansion démographique et les pressions qu’elle
exerce sur l’agriculture irriguée, dans un contexte de
changements climatiques, conduiront les États, dont les
sociétés affichent déjà des signes de
tension croissante, à s’affronter pour régler des
différends sur le partage d’une ressource essentielle et
que les gouvernements regarderaient de plus en plus comme objet de
souveraineté. Pour les seconds, la guerre pour l’eau
coûte trop cher pour qu’elle en vaille la peine : le
commerce de l’eau virtuelle constitue une alternative
rationnelle à l’arrêt de la croissance des
surfaces irriguées dans les pays confrontés à la
rareté de l’eau; les transferts massifs ou la
généralisation de techniques comme le goutte à
goutte constitueraient également des pistes qui écarteraient
toute perspective de conflit. Or, rien n’est moins sûr,
tant les voies du commerce de l’eau virtuelle que des
transferts massifs demeurent peu durables pour régler
durablement une limitation brutale de l’approvisionnement en
eau du secteur agricole2.
Entre le scepticisme de certains auteurs qui nient toute possibilité de guerre de l’eau, et les articles alarmistes de certains journalistes, comment jauger le risque de déclenchement de conflit pour l’eau ? Le monde actuel connaît des bouleversements rapides : la population augmente très rapidement et avec elle la pression sur l’agriculture, obligée de se tourner toujours plus vers l’irrigation ; les changements climatiques modifient le régime des précipitations et induisent parfois des diminutions des quantités disponibles.
Sans verser dans un pessimisme excessif, force
est de reconnaître
que l’eau constitue un enjeu politique dont la gestion comprend
de multiples dimensions et dont la complexité ne se laisse pas
réduire à des solutions technicistes et présentées
comme définitives, telle le commerce de l’eau virtuelle.
Par ailleurs, l’argument historique laisse perplexe : si
dans le passé peu de guerres ont éclaté à
cause de conflits sur l’eau, leur rareté passée
n’est certainement pas gage du futur dans un monde affecté
par les changements climatiques et où les besoins alimentaires
augmentent à un rythme plus rapide encore que celui de la
population : la pression sur la ressource a donc connu une
brusque augmentation. La problématique de l’avènement
possible de conflits pour l’eau prend donc racine, non pas dans
l’aridité ancienne de certaines régions, mais
dans la dynamique d’une demande en explosion face à une
ressource limitée. C’est ce caractère dynamique
qui interdit de s’appuyer sur des raisonnements historiques
pour rendre compte de possibles conflits sur l’eau. Qu’en
est-il de ces guerres de l’eau annoncées ? Les tensions
que provoquent les projets concurrents de mise en valeur de l’eau
ne manquent pas ; saura-t-on tous les gérer ? Où se
situent les principaux foyers de tension, et quel type de conflits
pourrait éclater au cours du XXIe siècle ?
1. Conflits interétatiques : l’eau catalyseur de tensions
Les guerres de l’eau dont les médias se font le plus l’écho concernent de possibles conflits interétatiques : des États en viendraient à un casus belli déclenché par une trop forte tension, sanction d’une incapacité à se partager une ressource trop rare pour des besoins grandissants.
1.1. Une rhétorique belliqueuse multidimensionnelle
Plusieurs foyers de tension interétatique tombent dans cette catégorie, et dans lesquels le degré de tension est plus ou moins élevé : mentionnons les nombreux conflits du Proche-Orient ; dans le bassin du Nil, mais aussi entre Arabie saoudite et Jordanie, ou entre Libye et Égypte pour les aquifères du Sahara.
La guerre des Six Jours a été présentée par certains analystes comme la première guerre de l’eau contemporaine. La décision unilatérale israélienne de 1959 d’achever l’Aqueduc National, entrepris en 1953 et détournant les eaux du lac de Tibériade vers le reste du territoire israélien, provoqua un durcissement de la position arabe. En novembre 1964, après qu’Israël ait commencé à pomper 320 millions m³ par an du Jourdain, les États arabes entreprirent la construction de canaux de dérivation des sources du Jourdain. Le plan était de détourner le Hasbani et le Banias vers le Yarmouk, d’où ils seraient mis à profit pour la Jordanie et la Syrie. Dénoncé par Israël, ce projet provoqua une rapide détérioration des relations entre les deux pays, jusqu’aux nombreux raids aériens de 1965 à d’avril 1967 au cours duquel des bombardiers israéliens vinrent détruire le chantier.
Fig. 1. Le projet libano-syro-jordanien de
détournement des
eaux du haut Jourdain 1964-1967

Si l’eau n’a
pas été le
seul facteur dans
le déclenchement
de la guerre des Six Jours, puisque le front principal se situait
contre l’Égypte, la tension entre Israël et ses
deux voisins arabes de l’Est avait considérablement
augmenté suite aux projets de détournement des eaux du
Jourdain, à une époque où le fleuve constituait
une source d’autant plus importante pour Israël que les
aquifères cisjordaniens étaient encore sous contrôle
jordanien. De fait, outre que ces événements de
1965-1966 ont débouché sur des affrontements armés
notables et contribué à une grave détérioration
des relations entre Israël, le Liban, la Syrie et la Jordanie,
la guerre des Six Jours de 1967 aboutit à la prise du Golan,
avec les sources du Banias, et de la Cisjordanie, accroissant la
fenêtre israélienne sur le Jourdain et le Yarmouk et
donnant ainsi accès à l’ensemble des nappes
aquifères de Cisjordanie. Il est donc tentant de voir dans la
question de la sécurité de l’approvisionnement en
eau d’Israël un motif majeur du déclenchement de
l’attaque de 1967 : Israël aurait, parmi d’autres
facteurs, nourri comme objectif la sécurisation de ces zones
stratégiques.
Dans d’autres bassins versants, une forte rhétorique belliqueuse caractérise les différents portant sur l’eau. En 1974, la médiation de l’Arabie saoudite a évité de justesse un affrontement entre Syrie et Irak, lorsque Damas avait unilatéralement entrepris le remplissage du barrage de Tabqa sur l’Euphrate. De même, en 1990, la Syrie et la Turquie ont menacé d’en venir aux armes pour régler leur différend.3 Lors de la crise d’octobre 1998, au cours de laquelle étaient entremêlées les questions du soutien syrien au PKK en Turquie et du partage des eaux de l’Euphrate, la Syrie a dû plier face aux menaces explicites d’Ankara. Enfin, l’Égypte demeure fort anxieuse de s’assurer que les eaux du Nil ne seront pas détournées en amont. La peur égyptienne se traduit aussi par des menaces précises à l’endroit de l’Éthiopie. En 1979, le président Sadate a affirmé que le « le seul facteur qui pourrait conduire à nouveau l’Égypte à entrer en guerre est l’eau », une menace qui ne concernait pas Israël, mais bien l’Éthiopie.4 En 1991, le ministre égyptien de la Défense a réaffirmé la possibilité que se réservait Le Caire de recourir à la force en cas de menace sur les eaux du Nil : « Nous avons oublié que le Nil constitue le coeur vital de l’Égypte ».5
En Asie centrale, une longue guerre a, au XVIII-XIXe siècles, opposé les deux émirats de Boukhara et de Kokand pour le contrôle de la rivière Zeravchan, affluent de l’Amou Daria. En Afrique australe, une course aux armements a opposé la Namibie et le Botswana lorsque, entre 1989 et 1993, la Namibie a envisagé de détourner une partie des eaux du fleuve Okavango ; la tension a refait surface en 1996. Dans le cadre de la guerre civile au Sri Lanka, l’armée et les rebelles tamouls se sont affrontés pour le contrôle du canal d’irrigation de Maavilaru, dans le nord-est du pays, en juillet 2006.
Au-delà de la
rhétorique belliqueuse et des
raids
d’intimidation, il est important de souligner que ces tensions,
accrochages et affrontements dans le cas de la guerre des Six Jours,
s’inscrivent dans le cadre d’un conflit ou de tensions
plus vaste. La difficulté à trouver
une solution à la question du partage de l’eau ne fait
qu’ajouter un nouvel enjeu à des situations déjà
tendues. Ainsi, Syriens et Israéliens se sont affrontés
sur les sources du Jourdain en 1953, puis en 1965-1966, alors que les
relations entre la Syrie et Israël étaient des plus
mauvaises. L’Égypte aurait-elle recouru à une
expédition militaire au Soudan en 1958 si Le Caire ne
considérait pas légitime de défendre sa
prééminence régionale, une attitude qui
transparaissait dans le regret d’accorder l’indépendance
au Soudan en 1956 ? En 1974, les relations entre Syrie et Irak
étaient déjà très tendues du fait de la
rivalité entre les deux partis baasistes au pouvoir à
Bagdad et à Damas. Les relations longtemps exécrables
entre Ankara et Damas s’alimentent aussi dans le désir
syrien de recouvrer la région du Hatay (Iskenderun), cédée
par la France en 1939 à la Turquie. Plutôt que cause
unique et directe de guerres ou de conflits, l’eau peut être
analysée ici comme un facteur de tension supplémentaire,
dans le cadre de relations déjà dégradées,
et qui catalyse la tentation du recours aux armes, jusqu’à
présent dans des affrontements sur une échelle fort
heureusement limitée.
1.2. Le danger des gestes unilatéraux
Les gestes unilatéraux constituent un facteur
aggravant dans
ces cas de figure où l’eau s’intègre dans
un schéma général de relations conflictuelles.
Lorsque Israël décide en 1953 de construire l’Aqueduc
national pour détourner les eaux du Jourdain, sans tenter de
négocier un accord de partage des eaux du bassin, il provoque
l’ire de ses voisins arabes; lorsque la Syrie et la Jordanie
tentent, en 1964, de détourner le haut Jourdain pour priver
Israël d’une part substantielle des eaux du fleuve, l’État
hébreu se sent directement menacé. Le projet turc de
construction de 22 barrages sur le Tigre et l’Euphrate (GAP),
dont le barrage Atatürk (fig. 1), a été conçu
unilatéralement par Ankara en 1989 sans consultation avec les
pays d’aval, de même que la Syrie n’avait jamais
consulté l’Irak en 1974 pour mettre en eau le barrage de
Tabqa. En 1997, Le Caire n’a pas non plus cru bon de présenter,
à ses voisins d’amont, son projet de la vallée de
Toshka, irriguée en plein désert à l’aide
d’un canal de dérivation partant du lac Nasser : en
accroissant sa consommation d’eau du Nil, l’Égypte
se dote de l’argument du fait accompli pour de futures
négociations.
Fig. 2. Le barrage Atatürk, sur l’Euphrate,
dans le
sud-est de la Turquie

Source : www.tourismturkey.org/
Ce caractère unilatéral de certains gestes commis attise la colère des autres pays d’un même bassin, tout autant sinon plus que l’enjeu strictement hydraulique : l’Éthiopie n’est pas directement lésée par l’irrigation de la vallée de Toshka, mais Addis Abeba n’a pu s’empêcher de lire, dans ce geste égyptien, la poursuite d’une politique unilatérale de mise en valeur des eaux du fleuve comprise par Le Caire comme excluant de facto l’agriculture irriguée en Éthiopie : il ne peut y avoir d’irrigation importante en Éthiopie sans que cela ne diminue les volumes disponibles en aval. De même, c’est la décision unilatérale d’Israël de mobiliser cette ressource régionale qui a exaspéré la Jordanie et la Syrie. Un geste unilatéral vient renforcer des tensions politiques au point de rendre la dimension purement hydrologique accessoire, à tout le moins secondaire par rapport aux enjeux politiques, et c’est pourquoi le facteur hydraulique, dans ce type de conflit, peut être aussi dangereux, en ajoutant un facteur supplémentaire à des conflits aigus et multidimensionnels; en fournissant aux États des instruments de pouvoir qu’ils peuvent employer dans le cadre de ces conflits (détourner une rivière, fermer un barrage); en attisant la méfiance et l’hostilité entre États aux relations déjà dégradées. De ce point de vue, s’il est peu probable, dans le contexte actuel, que l’eau soit un facteur capable seul de déclencher une guerre, les conflits sur l’eau dans des régions déjà affectées par des relations difficiles, en venant se superposer à des antagonismes qui rendent peu probables des négociations, viennent contribuer au risque de conflit.
2. Des solutions fonctionnelles mais peu durables ?
Le chercheur Aaron Wolf se fait catégorique : il n’y a jamais eu de guerre de l’eau depuis 4 500 ans – quoique tous les analystes ne soient pas d’accord sur ce point6 – il y a donc peu de chances qu’il y en ait une prochainement, même s’il reconnaît que des enjeux hydrauliques peut naître la violence.7 John Allan8 et Anthony Turton9 abondent dans ce sens. Ces chercheurs soulignent que très peu de guerres ayant l’eau pour enjeu ont éclaté dans l’histoire, alors qu’au contraire, on recense de très nombreux traités et gestes de coopération.
Aucune fatalité n’existe quant à la probabilité qu’un conflit éclate sous la pression conjointe des nombreux facteurs de tension, dont l’eau. Jusqu’à présent, en effet, seules la guerre pour la rivière Zeravchan en Asie centrale et la guerre des Six Jours semble correspondre à ce schéma ; la guerre a été évitée entre Syrie et Irak en 1974, entre Syrie et Turquie en 1990 et 1998, entre Égypte et Soudan en 1958 et 1995, entre Israël et Liban en 2002 lorsque les sources du Wazzani (affluent libanais du Hasbani) ont fait l’objet d’un projet d’exploitation par le Liban.
Pourquoi ? D’une part, la tension sur l’eau
n’est
pas encore telle qu’elle permette, à elle seule,
d’envisager le risque inhérent à toute guerre
comme une alternative valable – surtout dans le cadre de la
dissuasion du fort au faible, comme dans les cas d’Israël
envers le Liban, ou de la Turquie alliée à Israël
contre la Syrie. Les importations de produits alimentaires (l’eau
virtuelle) ont pour le moment permis de compenser les contraintes à
l’agriculture irriguée en Égypte, en Jordanie, en
Éthiopie. D’autre part, des solutions négociées
ont parfois permis d’apaiser les tensions portant sur le
partage de l’eau. Ainsi, la médiation saoudienne de 1974
a-t-elle permis de calmer la méfiance entre Bagdad et Damas.
En 1994, la Jordanie et Israël, dans le traité de paix
qu’ils venaient de signer, avaient inclus une clause de partage
des eaux du Jourdain. L’Initiative du Bassin du Nil (IBN),
créée en 1999, n’a pas encore permis d’aborder
l’épineuse question des volumes que l’Égypte
accepterait de voir l’Éthiopie consommer pour son
agriculture, mais au moins les positions des deux pays sont-elles
moins crispées sur des arguments irréconciliables,
l’Égypte reconnaissant à l’Éthiopie
le droit d’employer les eaux du Nil bleu, et l’Éthiopie
reconnaissant qu’elle a la responsabilité de ne pas
causer de dommage à l’Égypte en aval. En 1960, le
traité de l’Indus permettait au Pakistan et à
l’Inde, alors encore en état de guerre, de partager les
eaux du bassin du fleuve, grâce à une importante aide
financière promise par la Banque mondiale.
Ces solutions, provisoires parfois comme l’accord de 1987 sur le débit minimal de l’Euphrate entre Turquie et Syrie, ou conçues comme partielles, comme l’accord jordano-israélien de 1994, démontrent certes qu’il est possible de parvenir à des accords, même dans des cas de forts antagonismes; il importe aussi de souligner qu’il ne faut pas les considérer comme des règlements définitifs des litiges sur l’eau. Le traité de 1994 n’a en rien résolu le fond des problèmes d’eau de la Jordanie et son désir de pomper davantage d’eau du Yarmouk, principal affluent du Jourdain; l’IBN progresse très lentement alors que les besoins alimentaires éthiopiens progressent rapidement et que la dépendance alimentaire égyptienne s’accroît chaque année – près de 3,9 milliards $ en 2002, malgré une aide alimentaire américaine importante. Sceptique quant aux guerres de l’eau, Homer-Dixon estime pourtant que le cas de figure le plus probable pour un éventuel conflit sur cette ressource serait la vallée du Nil, parce que l’Égypte se sent militairement capable, à la différence de la Syrie dans son différend avec la Turquie, de faire prévaloir son point de vue si elle l’estime nécessaire.10 Si, pour l’heure, l’Égypte comme l’Éthiopie acceptent de laisser sa chance à la diplomatie dans le cadre de l’IBN, les besoins en eau des deux pays, tout comme ceux d’autres pays comme la Tanzanie et l’Ouganda qui ont annoncé leur intention de développer l’irrigation dans le bassin du Nil, vont continuer à croître – jusqu’à la limite du débit maximal du bassin. Que se passera-t-il après, alors que les populations continuent d’augmenter rapidement ? L’importation de denrées alimentaires (l’eau virtuelle) n’est pas une solution définitive du fait du coût croissant de ces importations.
L’accord sur l’autonomie de l’Autorité palestinienne ne permet pas aux Palestiniens de disposer des aquifères de leur sous-sol. Le traité de l’Indus de 1960 n’a pas empêché la tension de remonter lorsque le Pakistan a protesté avec véhémence contre de nouveaux projets indiens dans le bassin, à partir de 2003. En fait, des solutions négociées peuvent parfois se révéler de grandes réussites, mais demeurent à la merci, tant de l’aggravation de la situation hydraulique dans les pays concernés, que de l’évolution des tensions entre ces pays. L’eau est une composante d’un système de relations conflictuelles qui peut se dégrader très vite sous l’effet de facteurs indépendants de sa gestion : le fragile consensus réalisé alors en matière hydraulique peut voler en éclats sous l’effet d’un regain de tension.
3. Le danger des modèles conceptuels
Outre ces réserves quant à la capacité durable des négociations de permettre d’éviter des conflits, il est permis de se demander dans quelle mesure tout le débat sur les guerres de l’eau du XXIe siècle n’est pas marqué au coin d’un certain dogmatisme, ce que Julie Trottier a qualifié de « concept hégémonique ».11 Au lieu d’examiner, de façon empirique, dans quelle mesure certains conflits pouvaient être liés à l’accroissement des tensions sur le partage de la ressource, une approche a priori légitime compte tenu des changements climatiques et de la très forte augmentation de la population qu’a connu le XXe siècle, de nombreux chercheurs se sont positionnés de façon dogmatique, soit estimant que les guerres de l’eau étaient inévitables, soit, tout aussi dogmatiquement, que les guerres de l’eau n’existeraient pas puisqu’elles n’ont pas existé (Trottier, 2002, p.6-7). A l’appui de la première thèse, l’idée que les États sont les seuls acteurs du développement, et qu’ils veulent le développement de la ressource en eau à tout prix, y compris la guerre si les tensions deviennent trop fortes : une inégale répartition de l’eau induirait l’idée que la guerre peut remédier à cette situation ; les détracteurs de cette vision, outre l’argument historique, font valoir que de telles guerres coûtent bien trop cher, soulignant ainsi la dimension rationnelle d’une approche coopérative et économique. Il faut dire que le concept de « guerres de l’eau » a émergé principalement lors de la fin de la guerre froide : si les conflits idéologiques ne paraissaient plus de mise, plusieurs analystes en relations internationales se sont alors tournés vers les tensions montantes au sujet du partage de l’eau, pour en faire un modèle conceptuel à même d’expliquer les futurs conflits. Les attentats du 11 septembre 2001 ont – provisoirement ? – éclipsé la rhétorique au sujet des guerres de l’eau pour redonner un certain souffle à un autre modèle hégémonique, celui du « choc des civilisation » de Samuel Huntington, pourtant tout aussi réducteur, voire entaché d’erreurs12 que celui des incontournables « guerres de l’eau » du XXIe siècle.
Pourtant, la réalité ne se réduit jamais à
des postulats trop réducteurs, en particulier dans le domaine
de la gestion de l’eau, où interviennent un très
grand nombre d’acteurs – État, mais aussi groupes
de pression sociaux, religieux et politiques, lobbies économiques
– avec leurs propres représentations.
4. Les conflits de proximité et de basse intensité
De fait, l’État n’est pas le seul acteur à
jouer un rôle important dans la mise en valeur de la ressource.
Si les médias ont accordé beaucoup d’attention
aux futures « guerres de l’eau »,
possibles conflits interétatiques livrés pour le
contrôle de l’eau, ils ont beaucoup moins rapporté
la multiplication des conflits de proximité pour l’accès
à la ressource.
4.1. De nombreux conflits très localisés pour
le
contrôle de la ressource
Or, justement, si l’histoire ne permet pas de relever de nombreux conflits interétatiques portant directement sur l’eau, le passé montre qu’il y a déjà eu des conflits violents pour l’eau, des conflits internes, locaux. En effet, ce ne sont pas seulement les États qui sont les vecteurs de tensions pour le partage de l’eau : lorsque les sociétés sont confrontées à un partage plus difficile de cette ressource, du fait d’un accroissement de la demande, d’une diminution des quantités disponibles ou des deux à la fois, les difficultés socio-économiques résultantes peuvent conduire ces tensions à éclater sous la forme d’affrontements intercommunautaires. Un tour d’horizon, non exhaustif, de tels conflits depuis 1989 est présenté au tableau 1 et à la figure 1.
|
Date |
Acteurs |
Description |
|
1982 1988-1989 |
Kirghizstan, Tadjikistan |
Importantes violences intercommunautaires au sujet du partage de l’eau de l’Isfara, vallée de la Fergana. |
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1989 |
Mauritanie et Sénégal |
Des émeutes font plusieurs centaines de morts au Sénégal lorsque des foules apprennent qu’une bagarre a fait 2 morts à la frontière, sur le fleuve Sénégal. Des échanges d’artillerie entre les deux pays auraient été rapportés. Les deux pays rompent leurs relations diplomatiques. Ces fortes tensions opposent des populations sédentaires et nomades dans la vallée du Sénégal, qui cherchent à tirer parti du fleuve pour trouver des pâturages et des terres irrigables, après les débuts de l’aménagement du fleuve. Ces violences surviennent aussi dans un contexte de litige frontalier et de tensions intercommunautaires en Mauritanie, entre Maures et Haalpulaars. |
|
1990 |
Kirghizstan, Ouzbékistan |
Importantes violences intercommunautaires au sujet du partage de l’eau à Osh, vallée de la Fergana. On relève au moins 300 morts. |
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1991 |
Karnataka et Tamil Nadu (Inde) |
Le différend entre les deux États de l’Union sur l’usage des eaux du fleuve Cauvery aboutit à de très violentes émeutes, qui font plusieurs morts, dont 25 en 1992. En 2002, un jugement de la Cour suprême indienne n’a fait qu’accentuer les tensions entre les deux États. |
|
Avril 1999, février 2001 |
Kenya |
Heurts entre fermiers et éleveurs nomades au sujet de l’accès et de l’utilisation de l’eau ; plus d’une centaine de morts en 2001. |
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Juin 1999 |
Mali et Mauritanie |
Des heurts entre villages de part et d’autre de la frontière au sujet de l’accès à l’eau font 13 morts. |
|
Février 2001 |
Kenya |
Des affrontements autour du fleuve Tana pour l’accès à l’eau et aux pâturages font plus d’une centaine de morts. |
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Février 2002 |
Pakistan |
12 morts lors d’une dispute entre clans rivaux au sujet de l’emploi de l’eau à des fins agricoles, dans le pays baloutche. |
|
2003-2007 |
Darfour (Soudan) |
La crise du Darfour a été interprétée par l’OUA comme un conflit portant sur l’accès aux terres et à l’eau, dans un contexte de sécheresse prolongée. |
|
Septembre 2004 |
Angola |
Dans la province méridionale de Huila, des litiges sur l’accès à l’eau ont dégénéré en heurts interethniques, provoquant plusieurs morts. |
|
2004-2006 |
Somalie |
Une dispute récurrente au sujet de l’accès à des puits entre les clans Murursade et Duduble (appelée par les villageois « la guerre des puits ») a fait plus de 250 morts dans la région d’El Bur (360 km au nord-est de Mogadiscio). |
|
Février-juillet 2005 |
Kenya |
Des affrontements en plusieurs points du pays font plusieurs dizaines de morts pour l’accès aux terres et à l’eau, notamment autour du fleuve Tana. |
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Juillet-août 2006 |
Sri Lanka |
L’armée et les rebelles tamouls s’affrontent pour le contrôle du canal d’irrigation de Maavilaru, dans le nord-est du pays. |
|
Mai 2008 |
Burkina Faso |
Des heurts entre nomades et agriculteurs pour l’accès à l’eau et aux pâturages font 15 morts dans les provinces de Poni et Bougouriba, dans le sud-ouest du pays. |
Fig. 2. Conflits et tensions dans le monde liés au partage de l’eau.

4.2. Des conflits pour l’eau : un type de conflit ancien
Ce type de conflit n’est pas récent :
voici
longtemps que des affrontements localisés intercommunautaires
émaillent les usages concurrents de la ressource. De l’examen
de ces conflits, anciens ou modernes, il apparaît que les
tensions sont favorisées lorsque au mode d’utilisation
de l’eau se superpose des différences ethniques et/ou
religieuses : il est plus facile de stigmatiser le concurrent
en
matière hydraulique s’il est différent. Mais ce
facteur explicatif est limité : dans le cas des villages
du Valais, des fermiers de l’Arizona ou du conflit de la vallée
de l’Owens, aucun clivage manifeste n’existait. La ligne
de fracture s’est constituée uniquement sur la
concurrence dans les usages de l’eau, lorsqu’une rupture
majeure dans la disponibilité de la ressource s’est
faite sentir : dans le Valais, le développement rapide de
l’irrigation des prés pour l’élevage a
induit une rapide hausse de la demande et donc du captage des
torrents de montagne; en Arizona, le développement de
l’irrigation a buté sur une sécheresse; dans la
vallée de l’Owens, le captage de l’eau par Los
Angeles, a brusquement fait baisser le niveau de la rivière et
de l’aquifère.
Tableau 2. Des affrontements locaux anciens
Quelques exemples
|
Date |
Acteurs |
Description |
|
Ier-IIe s. |
Afrique du Nord conquise par Rome |
Conflits entre colonies militaires romaines et populations locales pour le contrôle de la ressource en eau. |
|
XVe s. |
Communes de montagne, Valais suisse |
Nombreux conflits entre villages pour la captation des torrents de montagne, à l’époque de l’expansion de l’élevage et des besoins en fourrage irrigué. Destructions de canaux, affrontements intercommunautaires parfois sanglants. |
|
1897-1899 |
Arizona |
De très faibles précipitations diminuent tant les quantités d’eau disponibles que de nombreux heurts armés opposent des fermiers entre eux sur la question de l’appropriation de la ressource. |
|
1913-1925 |
Ville de Los Angeles et villages de la vallée Owens |
De nombreux attentats à la bombe sont perpétrés par les agriculteurs sur l’aqueduc de détournement de l’eau de la vallée, destiné à alimenter la ville de Los Angeles. |
Source : Frédéric Lasserre, dans Lasserre, Frédéric et Descroix, Luc. Eaux et territoires: tensions, coopérations et géopolitique de l'eau, op. cit., 2005; Arbia Hilali, « La légion et les points d’eau en Afrique romaine: le témoignage de la Numidie », Revue en ligne de la Chaire de recherche du Canada en interactions société-environnement naturel dans l’Empire romain, www.chaire-rome.hst.ulaval.ca/revue.htm#hilali2, 2005, c. le 3 novembre 2006.
De fait, plutôt que de voir dans ces conflits locaux une illustration nouvelle de conflits interethniques, de prétendues « haines ancestrales » qui n’expliquent rien13, une meilleure clé de lecture réside dans la vitesse de la rupture hydraulique, provoquée soit par un changement dans la disponibilité, soit par une mutation dans les usages, ou encore par l’irruption d’un nouvel acteur qui vient bouleverser l’équilibre du partage de la ressource. Le potentiel de conflit croît avec la rapidité et l’ampleur de la rupture, lorsque celle-ci dépasse les capacités d’adaptation au changement des sociétés qui y sont confrontées. Ce mécanisme renvoie au concept de capacité sociale d’adaptation ou d’ingéniosité sociale, développé par Thomas Homer-Dixon et Leif Ohlsson.
5. Des conflits internes : la cohésion sociale et politique impossible sans l’eau
La rareté de l’eau est un phénomène très relatif en ce sens qu’il n’induit pas les mêmes effets sur toutes les sociétés. La Thaïlande et la Floride, par exemple, pourtant dotées de climats tropicaux et bien arrosées, manquent de plus en plus d’eau et soumettent leurs aquifères à des pompages excessifs. L’Égypte craint de manquer d’eau à court terme alors qu’elle disposait théoriquement de 830 m³ d’eau renouvelable par habitant en 2002, tandis qu’Israël a pu assurer le développement d’une société industrielle, tout en conservant un secteur agricole important, avec une disponibilité théorique de 265 m³/an/habitant en 2002.14 Cette disparité de la rareté vécue (à la différence du niveau de rareté objectif, exprimé en volume disponible par habitant, et qui n’est qu’une donnée statistique) ne peut s’expliquer que parce que l’usage de l’eau revêt avant tout un caractère socio-économique, ce qui explique des structures de consommation et des dynamiques de changement de ces structures fort différentes d’une société à un autre. Ohlsson distingue la ressource en eau elle-même de la ressource sociale : une société, confrontée à un niveau croissant de rareté de la ressource brute, pourra y faire face sans nécessairement voir sa prospérité en souffrir, en mobilisant sa « capacité d’adaptation sociale » selon Ohlsson15, ou « ingéniosité » selon Homer-Dixon.16
En
ce sens, la rareté de l’eau n’est pas la même
chose que la pauvreté en eau, une situation qui recouvre à
la fois la rareté de l’eau, définie en
disponibilité par habitant, et la rareté de la capacité
d’adaptation sociale. Face à la rareté de l’eau,
une société pourra développer des systèmes
de récupération et de recyclage, des méthodes
d’irrigation plus performantes, des usines de dessalement plus
efficaces – en recourant à la technologie. Mais elle
pourra aussi modifier ses comportements, notamment accepter la
tarification de son eau ; consommer moins de viande et donc
réduire la part de l’élevage, fort consommateur
d’eau par kilogramme produit, dans la production agricole
globale ; changer de cultures ; entériner des choix
politiques d’arbitrage entre les besoins concurrents de
certains de ses groupes. La consommation de l’eau et la
satisfaction des besoins qu’elle induit ne sont pas, on le
voit, qu’une question de technologie et d’approvisionnement :
elles sont aussi des questions de comportements socio-économiques
et de choix politiques, d’où le terme de capacité
d’adaptation sociale. Cette notion permet de comparer des
situations fort différentes, celle de l’Ouest des
États-Unis par exemple, confronté à une certaine
pénurie d’eau mais où les piscines extérieures
sont monnaie courante, et les fermiers palestiniens de
Cisjordanie :
dans les deux cas, rareté de l’eau il y a, mais la
pauvreté en eau n’est pas la même, car le
potentiel d’adaptation sociale est bien supérieur aux
États-Unis du fait des arbitrages possibles et du potentiel
d’économies agricoles et domestiques en eau, tandis que
toute mesure d’économie d’eau en Cisjordanie
frappe durement le secteur agricole, qui employait encore environ 18%
de la population active en 2004.
Le concept de capacité sociale d’adaptation est donc particulièrement pertinent ici, car on peut se poser la question du degré d’adaptation de nombreuses sociétés confrontées à une rupture hydraulique rapide. Face à une raréfaction de l’eau, les pouvoirs publics et la société répondront par un dosage d’arbitrage, d’encouragement en faveur de technologies moins consommatrices, d’investissements dans le recyclage et les mesures d’économies, ou d’efforts pour changer les attitudes face à l’eau. Tous ces processus sont plus aisés lorsque les capacités financière et technologique sont présentes.
En leur absence, divers blocages peuvent paralyser les processus de changements, blocages d’ordre social, économique, politique, sans compter le jeu des représentations politiques. Et ces blocages peuvent accroître les tensions engendrées par les situations de rareté, au point de provoquer des éruptions de violence. On peut penser qu’il existe un lien entre capacité d’adaptation sociale à une situation de stress hydrique, de rareté relative de l’eau, et risque de voir un conflit éclater : moins une société sera en mesure de s’adapter à la tension sur la ressource, plus grands seraient les risques de voir les litiges dégénérer en conflit interne, entre catégories d’usagers.17
Ainsi, le 6 juillet 2000, des milliers de paysans de la plaine de Chine du nord se sont violemment heurtés aux forces de police ; leur colère résultait d’un projet gouvernemental d’arbitrage qui réallouait l’eau de certains réservoirs à des villes et des industries plutôt qu’à la satisfaction des besoins d’irrigation18. Le même mois, des paysans ont attaqué le chantier de réfection d’un barrage : les fuites de celui-ci leur permettaient de cultiver leurs terres desséchées19. En juillet 2005, les paysans de la vallée de la rivière Chaoshui se sont heurtés aux forces de police pour protester contre la pollution industrielle qui les privait d’eau20.
Des tensions s’accumulent également en Thaïlande entre le sud et le nord, à mesure que diminue l’eau disponible de la Chao Phraya.
En avril 2001, des manifestations violentes ont éclaté à Karachi, dernières en date de tensions grandissantes entre provinces pakistanaises du Pendjab et du Sind au sujet du partage des eaux de l’Indus.21 Cette rivalité entre les deux provinces pakistanaises, dans un contexte de tension renouvelée avec l’Inde au sujet de la gestion des eaux du bassin, mais aussi de dégradation par salinisation accélérée des terres agricoles pakistanaises, n’augure rien de positif pour la stabilité d’un État fragile en proie à une contestation islamiste croissante.
La décennie 1990 a été marquée par le conflit violent entre les États indiens du Karnataka et du Tamil Nadu, conflit émaillé par de nombreuses émeutes et attisé par les politiciens locaux des deux bords.
Au Darfour, l’assèchement de la région a souligné la concurrence entre fermiers sédentaires et éleveurs, attisant les germes du conflit actuel débuté en 2003, et instrumentalisé par d’autres acteurs dont le gouvernement central de Khartoum. L’Organisation de l’Unité Africaine a reconnu le rôle majeur du conflit pour l’accès à l’eau dans le déclenchement de la guerre civile.
La mainmise israélienne sur les eaux de la Palestine est désormais acquise par le biais du pompage et de la distribution par la compagnie israélienne des eaux, Mekorot. Les permis de pompage demeurent très difficiles à obtenir pour les paysans palestiniens ; au total, les usages des Palestiniens ne représentent que 17% des prélèvements totaux des aquifères des territoires occupés22. La consommation d’eau est fixée selon des quotas qui n’affectent que les Palestiniens. La consommation par habitant dépasse 400 m³ pour les Israéliens, contre 70 m³ pour les Palestiniens.23 Globalement, les 5,5 millions d’Israéliens ont une consommation par habitant quatre fois supérieure à celle des 4,2 millions de Palestiniens des territoires occupés. Les frustrations que cette situation engendre alimentent les discours extrémistes et les recours à la violence contre les soldats israéliens et les colons juifs installés dans les Territoires occupés, d’autant que la dimension géopolitique des projets de colonisation agricole, et donc de l’accès à l’eau pour les colonies israéliennes, n’échappe à personne. Les accords de paix avec les Palestiniens posent de graves problèmes pour l’approvisionnement en eau d’Israël, car ceux-ci demandent des droits sur 80% des eaux de l’aquifère de montagne. A l’heure actuelle, les Palestiniens n’utilisent que 20% de cet aquifère. Accepter ces revendications reviendrait, pour Israël, à réduire ses ressources de 360 millions de m³, soit de plus de 20%…24
Que ce soit en Palestine, au Pakistan, en Inde, au Kenya, en Asie centrale, au Darfour, dans des sociétés de faibles moyens technologiques et financiers, et où une forte proportions de la population active est rurale, la détérioration des conditions d’exploitation agricole, du fait de la moindre disponibilité de l’eau, de la pollution, de la salinisation des sols qui résulte souvent d’une mauvaise gestion des techniques d’irrigation, conduit à la diminution rapide du niveau de vie des paysans, lesquels sont parfois tentés de quitter leur région pour venir gonfler les villes, ou de recourir à la violence.
La plupart des litiges sur l’eau devraient se régler par la voie pacifique, estime Peter Gleick, du Pacific Institute for Studies in Development. « Mais il y a de plus en plus d’indices qui laissent penser que le droit international pourrait ne pas suffire pour gérer les tensions provoquées par les litiges actuels et futurs »25, surtout s’il s’agit de tensions internes aux États. De plus, s’il juge peu vraisemblable tout conflit entre États portant sur l’eau, Homer-Dixon reconnaît cependant que la tension croissante sur la ressource pourrait se traduire par un frein sérieux à toute croissance économique et par la déstabilisation des sociétés. En particulier, il souligne que l’adaptation socio-économique pour faire face à une raréfaction de ressources renouvelables est délicate du fait de leur fréquente imbrication dans des écosystèmes complexes. L’épuisement d’une ressource détruit parfois ces écosystèmes, et l’impact économique de la seule rareté de la ressource, par effet de boule de neige, devient beaucoup plus considérable que la rareté d’une ressource non-renouvelable : il faut non seulement trouver des substituts pour cette ressource, mais aussi faire face à la dégradation de l’environnement.26 Ce point est particulièrement explicite dans l’évolution de la question agricole dans le nord de la Chine, où la baisse des aquifères provoquée par la mise en culture de vastes superficies de sols fragiles a accéléré la dégradation des sols, leur érosion et la ruine des paysans installés sur ces terres fragiles. Un autre pourfendeur de l’idée de guerres de l’eau, Aaron Wolf, rejoint Homer-Dixon sur ce point : « si les guerres de l’eau sont sans doute un mythe, le lien entre l’eau et la stabilité politique ne l’est certainement pas. »27, approuvé en ce sens par Jacques Bethemont.28 Par quel mécanisme ? Dans une région frappée par une rareté croissante, les conditions socio-économiques se dégradent ; la production alimentaire stagne, voire diminue, et la population s’appauvrit. Cette paupérisation déracinerait les populations rurales et les conduirait à émigrer vers les villes où les pouvoirs publics ne parviendraient pas, faute de moyens financiers, à assurer la construction des infrastructures de base, dont les aqueducs municipaux, renforçant ainsi le cercle infernal de la pauvreté, du mécontentement, du recours à la violence et au choix de boucs émissaires comme exutoire du désespoir de populations déracinées. Ce noir scénario met en lumière le rôle potentiel du manque d’eau dans la dégradation du tissu social. Il met à jour une partie des mécanismes qui pourraient conduire, à partir de la paupérisation, à la montée de l’insécurité et à l’incapacité progressive des pouvoirs publics à assurer la sécurité face à une montée de la violence ou du terrorisme – scénario pessimiste de « l’anarchie à venir » de Robert Kaplan.29
Ainsi, sans qu’il y ait vraiment guerre entre deux États à propos de l’eau, il importe de souligner le rôle de la rareté de la ressource dans la déliquescence des sociétés, induites par le manque d’eau et l’incapacité d’y faire face, prologue à une possible guerre civile - à une guerre de l’eau.30 Faute d’investissement dans des systèmes d’irrigation plus performants ou faute d’arbitrage issu d’une coopération pleinement consentie par tous les États d’un bassin versant, la demande en eau poursuivra sa croissance. Et les crispations des gouvernants sur cette question, renforcées tant par des représentations, parfois exagérées, de mise en cause de la sécurité alimentaire de l’État, que par les contentieux noués avec les voisins, pourraient pousser plus d’une capitale à externaliser des difficultés internes explosives par une fuite en avant dans un conflit avec un voisin, ou conduire au délitement de plus d’un État trop faible pour gérer le partage de l’eau.
Pour en savoir plus :
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1 Cet article est une version modifiée, étendue et mise à jour d’un article paru en 2007, « Conflits hydrauliques et guerres de l’eau : un essai de modélisation », Revue internationale et stratégique (Paris), 66, p.105-118.
2 Frédéric Lasserre (dir.), 2005, Transferts massifs d’eau. Outils de développement ou instrument de pouvoir ? Presses de l’Université du Québec, Québec, 610 p. ; A. Le Gars, A. Yezza et F. Lasserre, 2007, « L’eau virtuelle: un nouveau concept pertinent pour la gestion des ressources hydriques ? », Vecteur Environnement, www.reseau-environnement.com, 40(1), 2007, p.30-41.
3 Frédéric Lasserre, « Le prochain siècle sera-t-il celui des guerres de l’eau ? », Revue Internationale et Stratégique, 1999, n°33, p.106.
4 Peter Gleick, « Water and Conflict. Fresh Water Resources and International Security », International Security, 18, 1, 1993, p.85; Martin Sherman, The Politics of Water in the Middle East, An Israeli Perspective on the Hydro-Political Aspects of the Conflict, MacMillan Press, New York, 1999, p.51.
5 « Use of force to protect Nile not ruled out », Egyptian Gazette, 10 octobre 1991; cité par Joyce Starr, Covenant over Middle Eastern Waters, Henry Holt, New York, 1995, p.53.
6 René Cagnat relève, notamment, la longue guerre entre les émirats de Boukhara et de Kokand pour le contrôle de la rivière Zeravchan, affluent de l’Amou Daria, aux XVIIIe-XIXe siècles. René Cagnat, « Asie centrale : de l’eau dans le gaz », Le Courrier de l’Unesco, octobre 2001, p.29.
7 Aaron Wolf, « Conflict and Cooperation along International Waterways », Water Policy, vol. 1, nº2, 1998, p.252-253.
8 John Allan, « Avoiding War over Natural Resources », in S. Fleming, (dir), War and Water, Genève, ICRC Publication Division, 1999, pp.251-255.
9 Anthony Turton, « Water Wars : enduring myth or impending reality? », in Water Wars : enduring myth or impending reality?, sous la dir. de Hussein Solomon et Anthony Turton, Africa Dialogue Monograph Series nº2, Pretoria, juin 2000, pp.165-175.
10 Thomas Homer-Dixon, Environment, Scarcity and Violence, Princeton University Press, Princeton, 1999, pp.139-140. Il partage ainsi le point de vue de Frederick Frey, « The political context of conflict and cooperation over international river basins », Water International, 18, 1993, p.379.
11 Julie Trottier, « Water Wars : the rise of a hegemonic concept. Exploring the making of the water war and water peace belief within the Israeli-Palestinian Conflict », From Potential Conflict to Cooperation Potential (PCCP): Water for Peace.UNESCO-Green Cross, 2002, http://webworld.unesco.org/Water/wwap/pccp/cd/pdf/history_future_shared_water_resources/water_wars_hegemonic_concept.pdf, c. le 8 juillet 2008.
12 Frédéric Lasserre et Emmanuel Gonon, « L’École étatiste ou géoréaliste », Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires, Armand Colin, coll. U, Paris, 2008.
13 Le mécanisme de ces « haines ancestrales » néglige d’expliquer comment elles ont pu apparaître et en quoi elles peuvent n’être que des représentations instrumentalisées dans le cadre de conflits sociaux, économiques ou territoriaux.
14 EarthTrends, Country Profiles, 2003.
15 Leif Ohlsson, « Water and social Resource Scarcity – an Issue Paper Commissioned by FAO/AGLW », communication à la 2ème Conférence par courriel, Managing Water Scarcity, WATSCAR 2, 1998.
16 Thomas Homer-Dixon, « The Ingenuity Gap : Can Poor Countries Adapt to Resource Scarcity ? », Population and Development Review, 21(3), 1995, pp.588-589.
17 Frédéric Lasserre, « Les guerres de l’eau : mythe ou réalité future ? », dans Lasserre, Frédéric et Descroix, Luc. Eaux et territoires: tensions, coopérations et géopolitique de l'eau. Presses de l’Université du Québec, Québec, 478 p., janvier 2003 ; Wolf et al, « International waters : identifying basins at risk », Water Policy, 5, 2003.
18 Sandra Postel et Aaron Wolf, « Dehydrating Conflict », Foreign Policy, sept./oct. 2001, version internet.
19 Lester Brown, « How Water Scarcity Will Shape the New Century », 14 août 2000, EarthTrends.
20 The Economist, 12 septembre 2005.
21 Sawaal News, 19 avril 2001, http://news.sawaal.com/19-Apr-2001/International/41.htm, document consulté le 28 novembre 2001.
22 Allocations of Water and Responsibilities in an Israeli – Palestinian Water Accord, www.wws.princeton.edu/~wws401c/, c. le 25 avril 2005.
23 Frederick Frey et Thomas Naff, « Water : an Emerging Issue in the Middle East ? » Annals of the American Academy, n°482, 1985; Jacques Bethemont, « L’eau, le pouvoir, la violence dans le monde méditerranéen », Hérodote nº103, 2001, pp.196-197.
24 Aaron Yair et Haim Gvirtzman, « Bilan d’eau d’Israël : situation présente et perspectives d’avenir », Cahiers Sécheresse, 6, 1995, p.64.
25 Peter Gleick, cité par Michael Renner, Fighting for Survival. Environmental Decline, Social conflict and the New Age of Insecurity. Worldwatch Environment Alert Series, WW. Norton, New York, 1996, p.60.
26 Thomas Homer-Dixon, « The Ingenuity Gap : Can Poor Countries adapt to Resource Scarcity ? » Population and Development Review, 21(3), 1995, p.592.
27 « While water wars may be a myth, the connection between water and political stability certainly is not ». Aaron Wolf, « Conflict and Cooperation along International Waterways », Water Policy, vol. 1, nº2, 1998, p.261.
28 « Il se peut qu’il n’y ait pas dans un avenir prévisible de « guerres » de l’eau au sens convenu du terme [...] mais les incidents de frontières, les luttes intestines [...] sont bien là et iront sans doute en se multipliant, l’eau étant tour à tour la cause, le prétexte ou l’une des composantes de ces multiples troubles ». Jacques Bethemont, Les grands fleuves. Armand Colin, Paris, 1999, p.208.
29 Robert Kaplan, « The Coming Anarchy », The Atlantic Monthly, avril 1994; The Coming Anarchy, Shattering the Dreams of the Post-Cold War Era, Random House, New York, 2000.
30 Thomas Homer-Dixon, Environment, Scarcity and Violence, Princeton University Press, Princeton, 1999, pp.139-140, 178-179; Marq de Villiers, « La géopolitique de l’eau », Revue des Deux Mondes, Paris, septembre 2000, p.28.
Livres récents :
Lasserre, Frédéric et Emmanuel Gonon. Manuel de
géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris, Armand
Colin, coll. U, 478 p., 2008.
Brun, Alexandre et
Frédéric Lasserre (dir.). Les politiques de l'eau. Grands principes et
réalités locales. Québec, Presses de l'Université du Québec, 438 p.,
2006, http://www.puq.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=G1457
Lasserre,
Frédéric (dir). Transferts massifs d’eau. Outils de développement ou
instrument de pouvoir ? Presses de l’Université du Québec, Québec,
610p., 2005, http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1379
Lasserre,
Frédéric et Luc Descroix, Eaux et territoires. Tensions, coopérations
et géopolitique de l'eau, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2e
édition, 2005, 510 p. http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1384
Lasserre,
Frédéric (dir). L’éveil du dragon. Les défis du développement de la
Chine au XXIe siècle. Presses de l’Université du Québec, Québec, 476p.,
2006, http://www.puq.uquebec.ca/fr/repertoire_fiche.asp?titre=titres&noProduit=D1390