La géographie comme moyen d’objectivation des conflits ; l’impossible exemple du Rwanda
Bernard Charlery de la Masselière
Professeur Université Toulouse le Mirail
Le conflit rwandais de 1994 tient une place particulière dans ce qu’on appellera rapidement la communauté universitaire, française entre autres, et en particulier au sein du petit monde des africanistes. C’est sans doute le seul conflit autour duquel n’a jamais pu se construire un débat ouvert sans que, au préalable, chaque protagoniste ne soit sommé de « déclarer son camp » ou n’y soit arbitrairement rangé : pro-tutsi, pro-hutu, « pro-hutu notoire » comme j’ai été moi-même qualifié. Quelques universitaires ont très rapidement verrouillé l’analyse, imposant un schéma d’interprétation simple mais surtout indiscutable (sinon à prendre le risque d’être taxé de complicité de génocide), et mettant de facto à l’index toute publication essayant de penser ou du moins de présenter l’événement dans sa complexité, complexité accusée d’atténuer ou d’excuser la responsabilité de la nébuleuse des « génocidaires ».

Aujourd’hui encore, le débat pour une objectivation de ce conflit paraît difficile, sinon risqué. On partira de l’idée que nul ne peut prétendre expliquer de façon univoque et sûre le déclenchement d’une violence collective, tant bien même aurait-elle été préparée et plus ou moins organisée. Ce qui est incontestable, c’est que l’environnement (au sens large) était propice à l’expression radicale de la violence. Le facteur politique et/ou ethnique a été sans doute surreprésenté dans les analyses. D’autres ont été trop rapidement évacués, car suspectés d’être utilisés pour minimiser les responsabilités politiques : le facteur démographique, la question foncière, la politique de développement, le « ruralisme », l’enfermement territorial, la construction de l’Etat, etc. En s’appuyant sur les études réalisées, en particulier par les géographes présents au Rwanda, dans les années 80, décennie de développement qui a précédé la montée des périls, peut-on remettre en débat et en perspective la complexité d’un conflit qui, au-delà de sa propre gravité, pose des questions universelles sur ce qui est l’objet de la géographie, à savoir comprendre la capacité des hommes et des sociétés à vivre ensemble sur un territoire commun.

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