Alors que la
frontière internationale entre Flandre et Rhin a été
longtemps l’une des plus disputées en Europe, elle
semble devenue depuis l’avènement de la construction
européenne un objet géopolitique apaisé, érigé
même de plus en plus comme un élément de soudure
permettant de sceller la réconciliation puis la coopération
des Etats-nations. Cette volonté d’ouverture paraît
d’autant plus ancrée que les dynamiques
socio-économiques qui s’exercent sur ces espaces
frontaliers (travail frontalier, mobilité des capitaux ,
mobilité résidentielle) témoignent de la
porosité d’une frontière devenue de moins en
moins hermétique aux échanges et mobilités de
toutes natures.
Cependant, si la
frontière
semble s’égarer, elle ne disparaît pas pour autant
mais se recompose au profit de nouvelles dynamiques
territoriales :
en témoignent les projets d’aménagement qui se
mettent en place aux frontières comme la construction
d’agglomérations transfrontalières,
d’eurodistricts voire, en milieu rural, de parcs naturels
transfrontaliers qui tendent de sceller les bases d’une
coopération transfrontalière qui ne regarde plus
seulement les Etats. Mais en même temps que la frontière
devient l’objet et l’enjeu principal du processus
d’intégration européenne, elle continue de mettre
en contact des acteurs qui appartiennent à des niveaux
institutionnels très différents : le segment
frontalier qui court de la Flandre au Rhin met ainsi en relation des
Etats centralisés à conception unitaire (France,
Luxembourg) avec d’autres (RFA, Belgique) à structure
fédérale qui laissent une part d’autonomie plus
grande à leurs collectivités locales dans la conduite
des projets d’aménagement transfrontalier.
Leur mise en
œuvre n’est
donc pas aisée tant il est difficile pour un responsable
politique de trouver un interlocuteur de niveau de compétence
comparable de l’autre côté de la frontière.
La dissymétrie institutionnelle se double aussi souvent d’une
dissymétrie fonctionnelle car les territoires qui composent
les futures agglomérations ou métropoles
transfrontalières sont souvent formés d’ensembles
de taille et d’influence disparates (que l’on pense à
Forbach auquel il faut associer toute la Moselle-Est dans le projet
d’agglomération Saarbrücken-Moselle-Est, ou
à
Kehl à laquelle les autorités du Bade Wurtemberg ont
adjoint tout le Kreis de l’Ortenau pour faire contrepoids à
la métropole strasbourgeoise). Cette dissymétrie
institutionnelle et fonctionnelle peut ainsi être source de
conflits surtout dans le cas de projets de coopération dont
l’intérêt commun n’a pas toujours été
suffisamment et clairement identifié (on peut citer, par
exemple, à ce sujet l’échec du projet
d’aménagement du point triple qui devait constituer le
cœur de l’agglomération transfrontalière du
Pôle européen de Développement de Longwy), le
processus de métropolisation tendant à renforcer dans
ce cas la compétition entre territoires.
Par ailleurs,
les mobilités
transfrontalières peuvent aussi contribuer à aviver un
certain nombre de tensions, tant les flux qui les caractérisent
se font souvent à sens unique : si 62 000
Lorrains vont travailler chaque jour au Luxembourg, 1500 à
2000 seulement font le trajet en sens inverse : le Grand-Duché
de Luxembourg profite d’un différentiel fiscal et
salarial qui joue en faveur de sa croissance économique. De
même, alors que 12 000 Sarrois vivent désormais
dans l’Est de la Moselle, bien peu de Lorrains vivent en
Sarre. On peut citer aussi le cas de nombreux Allemands et Suisses
installés en Alsace. Si dans les communes urbaines où
ils sont pourtant plus nombreux, l’impact de leur présence
n’est pas ressentie de manière négative par les
populations locales, il peut en aller différemment dans
certaines communes rurales où ils peuvent représenter
jusqu’à 20% de la population résidente. Les
besoins ou demandes qu’ils expriment peuvent être
parfois mal reçus par les Français. En même
temps, il ne faut pas exagérer les conséquences
négatives de leur présence car le conflit ouvert reste
l’exception.
D’ailleurs, en
Lorraine, c’est
bien davantage l’arrivée massive de nouveaux migrants
travaillant au Luxembourg et provenant principalement de
l’agglomération messine qui conduit aujourd’hui à
créer la plus forte pression immobilière dans les
cantons frontaliers (Nord-Est du bassin sidérurgique). Si
leur arrivée peut constituer une manne financière pour
les communes concernées, elle peut aussi engager les
municipalités dans des dépenses importantes en matière
d’équipements ( voiries, écoles, …) que
les nouvelles ressources fiscales ne parviendront pas toujours à
compenser. En outre, les villageois qui ne travaillent pas au
Luxembourg ne disposent plus des moyens financiers suffisants pour
acquérir un bien immobilier.
En tout état de
cause, la
dimension européenne de ces anciens territoires de marge est
de plus en plus exploitée y compris sur un plan culturel par
une multitude d’acteurs parmi lesquels les associations de
défense et de promotion des langues régionales se
montrent parmi les plus actives. Alors que la dialectologie et
l’anthropologie ont d’abord reconnu les frontières
linguistiques comme de simples discontinuités spatiales
déterminées par les isoglosses, elles ont pu aussi
comme les territoires qu’elles ont contribué à
circonscrire faire l’objet de représentations et de
stratégies déterminées par la socialisation et
le positionnement des acteurs sociaux. Il sera possible de rappeler
justement le rôle particulier que joue la frontière
linguistique germano-romane dans cet espace : frontière
vive dans le cas de la Flandre et de la Wallonie, frontière
largement mémorisée dans les cas mosellan ou alsacien,
elle peut faire à chaque fois l’objet de nouvelles
constructions territoriales dont elle sert la mise en scène.
Ainsi, la
frontière reste, de
la Flandre jusqu’au Rhin, une réalité mouvante :
tantôt la frontière-ligne disparaît au profit d’un
ourlet frontalier qui caractérise une zone d’échanges
et d’interactions transfrontalières aux contours de plus
en plus flous, tantôt elle peut ressurgir comme une limite
séparatrice encore forte sur un plan institutionnel ou
culturel comme dans le cas de la frontière linguistique dès
lors qu’elle contribue à remodeler le rapport du citoyen
avec un étranger devenu voisin autant que le lien qu’il
entretient avec sa propre nation.
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