| L'hydroélectricité, énergie renouvelable, énergie durable ? Sophie BONIN Maître de conférences en
géographie |
| Résumé | Article complet |
Introduction :La question énergétique, comme le pose cette année le FIG, est une affaire mondiale, et reconnue comme telle, avec d'abondantes publications. Peut être même peu de thèmes concernant l'avenir de l'homme à l'échelle de la planète sont-ils aussi bien traités. Les raisons sont nombreuses et tiennent à la fois à l'aval de la production énergétique (la question du réchauffement climatique se pose effectivement à l'échelle mondiale) mais aussi à l'amont (il s'agit notamment des marchés des combustibles, à commencer par celui du pétrole qui anime l'actualité mondiale depuis maintenant plusieurs décennies). La question de l'hydroélectricité dans ce grand débat est bien moins saisissable au niveau mondial, et pour cela sans doute, elle est souvent assez reléguée dans ces multiples ouvrages et rapports sur la question énergétique : parce que précisément cette forme de production énergétique ne relève pas de ressources mondialisées, et on pourrait plutôt la qualifier de locale. Elle relève d'une ressource, l'eau, qui ne peut produire de l'électricité que sur place, en fonction d'un certain débit d'eau et d'une hauteur de chute. Pourtant, elle sert essentiellement, en plus d'une production « de base » des centrales au fil de l'eau (la moins chère des énergies), à répondre aux pics de consommation, au moment où l'électricité est la plus chère sur un marché largement internationalisé. Sa relégation en France tient peut être aussi à son histoire : c'est pour nos pays riches une vieille modalité de production énergétique, qui a eu d'abord une expansion liée aux débuts de l'industrialisation, suivie d'une période de grands équipements et d'exaltations nationales qui semble aujourd'hui révolue. L'actualité des grands barrages ces vingt dernières années en France est plutôt à l'abandon de projets, voire à la destruction d'équipements, certes pas les plus rentables, mais tout de même… (Saint-Etienne du Vigan ; Maisons-Rouges, en 1998). Les recherches en sciences sociales s'intéressent bien plus aux nouvelles formes de production d'énergie, les « énergies alternatives » que sont l'éolien ou le photo-voltaïque. Une autre raison du manque d'intérêt pour cet objet technique est sans doute aussi l'affirmation sans appel que nous sommes arrivés à un niveau d'équipement des sites potentiels quasi complets : « la plupart des sites sont équipés … On ne pourra pas aller beaucoup plus loin »1. Il ne nous appartient pas de discuter cette certitude dans les pays riches qui recherchent à utiliser leur potentiel hydraulique depuis longtemps (encore pourrait-on se demander si des évolutions techniques ne permettraient pas de découvrir d'autres ressources…) ; mais d'autres expertises infirment cette proposition dans le cas des pays asiatiques, africains et d'Amérique latine notamment2. L'hydroélectricité est prise en compte dans le « baromètre des énergies renouvelables »3 uniquement dans le cadre de la petite hydraulique (installations de puissance < 10 MW) : tout cela pour dire que la « grande hydraulique » n'est pas d'emblée mise dans le camp des « bonnes » sources d'électricité. Quoiqu'indiscutablement à ranger dans les « énergies renouvelables », elle est entourée d'une certaine aura négative, voire d'une franche hostilité de la part des associations écologiques ou d'habitants. Elle est pourtant incontournable, d'abord parce que c'est une source économiquement et actuellement rentable, concurrentielle des productions à base de combustibles fossiles ou nucléaire : elle représente d'ailleurs en Europe environ 70 % de la production d'électricité d'origine renouvelable4. Ensuite, c'est une forme de production qui est complémentaire des autres du fait de sa grande disponibilité : elle permet de produire aux moments voulus (au moment des pics de consommation, en France, ou selon les prix des voisins européens). A ce titre, elle n'est remplaçable que par des usines thermiques, fonctionnant avec du combustible fossile, c'est-à-dire la forme de production la plus honnie par les principes environnementaux actuels. A ce titre aussi, elle vient « compenser » les défauts de l'éolien, et du solaire (photo-voltaïque), trop soumis aux aléas météorologiques. C'est donc une forme de production énergétique ambiguë, et c'est cette ambiguïté que nous souhaitons ici mettre au clair, avant de revenir sur ce qui nous semble fondamental aujourd'hui, et susceptible de concerner toutes les autres formes de production d'énergie, à savoir la nécessité de concevoir autrement les grands équipements, d'un point de vue à la fois environnemental et social. Nous pouvons penser en effet que, comme cela est reconnu pour l'éolien, le problème posé par l'acceptabilité sociale de ces unités de production électrique n'est pas l'opinion générale – qui est favorable à ces énergies par rapport au nucléaire ou aux combustibles fossiles – mais est l'installation concrète de ces unités dans un paysage, c'est-à-dire un certain territoire et une certaine relation sensible à l'environnement5. C'est donc le problème de l'équipement lui-même qui doit être travaillé par les sciences sociales. Aussi ma contribution mettra l'accent sur le problème de l'équipement, dans sa phase de conception et d'évaluation ex-post ; même s'il nous a semblé nécessaire aussi de réactualiser le contexte de l'hydroélectricité dans les enjeux énergétiques actuels, car peu de travaux récents traitent directement cette question. Pour montrer cela, une importance particulière sera portée à la question des échelles : la « renouvelabilité » et plus généralement la durabilité de l'hydroélectricité doivent être posées par rapport à ces niveaux d'approche que sont l'environnement mondial, national, collectif local (ou régional), et individuel local. Cette dernière échelle d'approche, longtemps ignorée - volontairement ou non - fait l'objet de travaux qui sont selon nous les plus intéressants pour progresser aujourd'hui vers une meilleure compréhension des grands équipements et de leurs impacts. 1- L'hydroélectricité : une bonne énergie, mais des conséquences fâcheuses1.1. Une énergie renouvelableL'hydroélectricité a fait l'objet d'un classement « officiel » comme ressource renouvelable par la Déclaration de Pékin des Nations-Unies, en octobre 2004 : cela revêt une importance particulière dans le contexte actuel de réglementation internationale en matière de protection de l'environnement. Les politiques et financements internationaux ont pris de plus en plus comme condition le respect de ces exigences environnementales, notamment celles liées à la lutte contre le réchauffement de la planète. Ce classement sous-entend aussi qu'il ne va pas de soi ! On retrouve donc en fait l'ambiguïté que nous avons évoquée en introduction. L'hydroélectricité est une production qui est très peu consommatrice – stricto sensu – de ressources naturelles : certes elle utilise, souvent elle détourne, ou elle réserve à un moment donné, de l'eau, mais elle n'en consomme pas. On peut seulement l'accuser d'amplifier l'évaporation, ce qui peut créer de réels problèmes en milieu tropical (ex : le lac Nasser –barrage d'Assouan – perd chaque année 10 milliards de mètres cubes d'eau par évaporation)6 ; mais ce n'est pas une consommation « nette » de l'eau dans un raisonnement environnemental mondial, mais plutôt un « shuntage » du cycle de l'eau. De même elle utilise du foncier, mais là encore, on peut le raisonner en terme d'affectation d'usage des sols, mais non en terme de consommation de ressources naturelles. Du point de vue de l'eau donc, et dans une approche environnementale mondiale, c'est bien une ressource renouvelable d'énergie, sans doute la meilleure dont nous disposions aujourd'hui de façon techniquement efficace. C'est une source qui apparaît indispensable : au niveau mondial, l'hydroélectricité représente 20 % de l'électricité globalement produite ; et pour certains pays, c'est la source principale d'électricité (100 % de l'électricité produite par la Norvège ; 80 % pour le Brésil). En France, l'hydraulique fournit, et de loin, la plus grande part de la production d'électricité renouvelable, avec pour 2004, 65,4 TWh, pour 71,2 TWH de production d'électricité renouvelable. En terme d'énergie primaire, et non plus d'électricité (ce qui est, par rapport au problème de l'émission de gaz à effet de serre, le plus important), les deux principales ressources qualifiées de renouvelables sont l'hydraulique (16,7 % des énergies renouvelables), et les combustibles dits renouvelables, notamment utilisation des déchets et de la biomasse (80% des énergies renouvelables) 7 : mais cette dernière est polluante et fortement émettrice de dioxyde de carbone. On peut donc dire que l'hydraulique est actuellement la première source d'énergie primaire renouvelable et peu émettrice de gaz à effet de serre au niveau mondial, et de loin. On doit aussi reconnaître à l'hydroélectricité des atouts selon les principes actuels de la renouvelabilité et de la durabilité :
Ces éléments font de l'hydroélectricité, du point de vue technico-économique, une énergie et renouvelable, et durable, à l'échelle nationale, pour les opérateurs économiques comme pour les analystes politiques en matière d'énergie – et les élus. Un grand débat politique a eu lieu après la seconde guerre mondiale, avant l'énergie nucléaire, avant aussi les crises pétrolières : d'un coté, les « militants » de l'équipement en centrales à fuel, car c'était alors (et encore aujourd'hui d'ailleurs) le moins cher en terme de coût du kWh ; et de l'autre, ceux qui prônaient l'équipement hydraulique, avec pour principale raison l'indépendance énergétique du pays par rapport aux pays producteurs de pétrole, et aussi sans doute parce que les grands barrages ont une charge symbolique forte, porteurs de modernité, marquant les paysages de l'empreinte du pouvoir politique national. Notons également que pratiquement tous les grands barrages ont d'autres fonctions, et la production électrique apparaît surtout comme un moyen de rentabiliser un investissement qui sert des usages à plus long terme ou à plus large diffusion : l'irrigation agricole, plus rarement ou plus difficilement la navigation, la protection contre les crues (donc l'urbanisation ou la mise en valeur agricole en aval), le soutien d'étiage pour les sports d'eau vive ou – ce dont on entend parler seulement depuis quelques années – pour la santé hydro-écologique des écosystèmes fluviaux et riverains. L'aménagement de la Durance et le travail de concertation mené par ou avec EDF est certainement le meilleur exemple en France de ce type de gestion croisant une grande pluralité d'intérêts10. C'est l'échelle régionale qui est ainsi présentée très favorablement pour cette forme de production d'énergie ; on reviendra plus tard sur certains de ses insuccès. Tous ces éléments montrent que l'hydroélectricité a encore un bel avenir, qui ne nous est peut être pas tellement évident pour nous qui sommes déjà bien équipés, qui ne connaissons pas la pénurie d'énergie, et encore bien peu celle de l'eau (et qui avons la mémoire courte), mais qui revêt une importance considérable pour les pays encore dotés d'un potentiel peu exploité, et qui poursuivent des objectifs de développement industriel ou simplement font face à des accroissements démographiques nécessitant conjointement régulation de l'eau et énergie (Brésil, Chine, Inde sont trois « géants » qui cumulent ces différentes motivations). Nous allons donc développer dans le paragraphe suivant cette question du « potentiel » existant pour le développement de l'hydroélectricité, d'autant que c'est à cause de ce point que la plupart des spécialistes des question énergétiques font tourner court la discussion sur l'hydraulique, nous semble-t-il un peu trop rapidement. 1.2.Le potentiel
de développement de l'hydroélectricité | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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Estimation des ressources renouvelables d'énergie (en exajoules par an ; 1 exajoule = 1/3,6 TWh) | |||
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| Utilisation actuelle (2001) | Potentiel technique | Potentiel théorique |
|
Hydroélectricité |
9 |
50 |
147 |
|
Biomasse |
39 (+6 « biomasse moderne ») |
>276 |
2,900 |
|
Solaire |
0.1 |
>1,575 |
3,900,000 |
|
Eolien |
0.12 |
640 |
6,000 |
|
Geothermique |
0.6 |
5,000 |
140,000,000 |
|
Ocean |
non estimé |
non estimé |
7,400 |
|
Total |
60 |
>7,600 |
>144,000,000 |
| La production
actuelle est en equivalent énergie primaire. Par comparaison, l'utilisation
actuelle globale d'énergie primaire (2001) est de 418 Exajoules par an. | |||
Comme on l'a vu, ce n'est pas du point de vue énergétique et économique mondial que des reproches sont fait à l'hydroélectricité. Et en réalité, si c'est une énergie « mal aimée », cela vient des critiques qui ont été faites, dès les années 1960 pour les grands barrages, du point de vue environnemental et du point de vue social : un premier témoignage est un symposium sur les lacs artificiels à la Société Géographique Royale de Londres en 1965, dont six contributions traitaient des impacts des lacs artificiels sous les Tropiques sur l'environnement, la santé et la situation socio-économique15. Ces critiques sont à l'échelle régionale ou plus locale. Plusieurs synthèses ont depuis repris les travaux montrant les conséquences dommageables, souvent inattendues ou sous-estimées, de ces équipements16. Les trois « pierres d'achoppement » de l'argumentation négative sont : les impacts sociaux, les impacts environnementaux, et le processus de décision qui conduit à ces aménagements. Le thème des grands barrages est devenu un sujet explosif de ces quinze dernières années, et les chiffres pleuvent, plus ou moins vérifiables, plus ou moins différents, mais qui tous s'accordent sur l'ampleur de la question environnementale : en 2000, on estime que les grands barrages fournissent non seulement un cinquième de l'électricité mondiale, mais un sixième de sa nourriture ; c'est un marché annuel pour les équipementiers estimé à 42 milliards de $. Ils ont aussi forcé le déplacement de 40 à 80 millions de personnes selon les estimations, en général des populations pauvres et fragiles, et ont interrompu le cours de la moitié des fleuves du monde. Enfin, de façon récurrente, des évaluations ex-post des barrages ont montré qu'une majorité de ces grands ouvrages n'ont pas eu la rentabilité annoncée : soit du fait de coûts supplémentaires, soit que les ouvrages n'ont généré les profits attendus. Bien des barrages se sont construits dans le conflit avec les personnes concernées, conflit parfois violent (même lorsque seul un modeste village d'une centaine d'habitants était concerné, et même en France à l'époque du « tout beau, tout moderne » : cf. conflit de Tignes). Cela a eu des conséquences à long terme sur l'opinion des populations nationales ; parfois aussi pour critiquer les gouvernements lorsque des projets de barrage étaient annulés. A force, il est fortement apparu nécessaire de développer de nouvelles approches quant à ces équipements. Le travail le plus connu est sans conteste celui de la Commission Mondiale des Barrages, mis en place conjointement par la Banque Mondiale et par l'UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), en 1997, pour mener une enquête « ex-post » de 50 ouvrages (réunion à Gland, en Suisse, avec 39 représentants des principaux acteurs de l'aménagement de barrage)17 : ce travail, chose rare dans ce milieu des études d'impact ou d'évaluation, a donné une bonne place aux sciences sociales, l'anthropologie notamment. Ils ont produit en 2000 un rapport afin qu'il fasse référence, bien que certains pays, ayant participé à la mise en place de cette enquête, aient ensuite refusé de l'approuver (l'Inde notamment)18. Nous donnerons seulement les principales lignes du bilan dressé par ce rapport.
Impacts environnementaux. Les barrages sont reconnus comme « une agression majeure à l'environnement et, particulièrement, aux écosystèmes aquatiques »19. Les impacts sont liés à plusieurs registres : le passage d'un milieu d'eau vive à un milieu d'eau morte (milieu lotique transformé en milieu lentique), entraîne des modifications profondes de la flore et de la faune, qui sont maintenant bien connues, variables selon les sites (géologie, situation amont ou aval du bassin…) et selon les climats, mais qui ne sont toujours pas maîtrisées (problème de l'eutrophisation, en été sous nos latitudes tempérées). On assiste dans la plupart des cas à une perte de biodiversité, mais parfois à la création de nouveaux écosystèmes riches en biodiversité. On s'est rendu compte aussi assez récemment que les retenues artificielles pouvaient être fortement émettrices de gaz à effet de serre, proches des émissions de centrales thermiques de production électrique équivalente (méthane, dioxyde de carbone, par décomposition de cette flore abondante) : c'est surtout vrai en zone tropicale (exemple au Brésil selon le rapport de la CMB)20. Ces modifications enfin se font ressentir à l'échelle du bassin versant voire plus largement, pour les poissons migrateurs notamment dont les migrations sont alors interrompues ou très gênées.
Impacts sociaux : le premier problème mis en évidence par le bilan de la CMB est celui des populations déplacées, mal réinstallées, appauvries, ayant perdu leurs moyens de subsistance sans en retrouver de corrects. Ces impacts concernent aussi les moyens de subsistance et la productivité future des ressources naturelles dont vivent des millions de personnes en aval des barrages (agriculture alluviale, zones de pêche) qui ont souvent été gravement compromis, alors même que parfois c'était un objectif du projet (cf. agriculture irriguée de la vallée du Sénégal, et mise en œuvre du barrage de Manantali en 1987– dont la centrale électrique21 ne sera fonctionnelle qu'en 2001 alors que c'était une fonction essentielle du projet : au développement de maladies parasitaires de l'homme et du bétail – bilharziose - liées à l'eau stagnante, se sont ajoutées les difficultés de la mise en œuvre du plan d'irrigation prévu, sans compter des évènements malheureux comme une vidange intempestive en 1994, sans information des paysans à l'aval, qui a ruiné les semailles qui venaient d'être faites. De tels soucis conduisent à la mise en place de nouveaux programmes pour corriger les impacts des barrages : cf. le PASIE, Programme d'Atténuation et de Suivi des Impacts sur l'Environnement, mis en place en 1997)22. Le bilan pointe aussi la perte du patrimoine culturel (sites, monuments sacrés ou mémoriels), et du patrimoine naturel (réduction de zones humides, de zones boisées, de biodiversité). Ces « désagréments » sont de plus en général supportés par des populations vulnérables, minorités ethniques, ou populations autochtones déjà en difficulté économique : les grands barrages sont ainsi un objet privilégié des discours sur la justice environnementale et la dette écologique…
Il s'agit là des impacts mesurables, qui sont aujourd'hui reconnus par les instances internationales, et intégrés dans des modèles d'aide à la décision, comme le modèle IRR (Impoverishment Risks and Reconstruction), promu par la Banque Mondiale. Bien entendu, cela ne garantit pas qu'ils soient aujourd'hui mieux pris en compte ! Ces impacts sont considérés aussi comme remédiables : des politiques de prévention, de formation, d'anticipation, peuvent au moins les atténuer.
Mais les détracteurs des barrages, comme le réseau associatif International River Network, notamment dans leur projet River Revival, mettent en avant une acception plus large des impacts négatifs, qui sont moins mesurables mais aussi plus « absolus » :
l'idée que l'atteinte à des milieux naturels comme les rivières est en elle-même un danger. Beaucoup de rivières sont aujourd'hui largement « artificialisées » : celles qui restent doivent être préservées. C'est une vision planétaire, d'une Terre comme « monde fini », qui va avec un courant écologique de la « préservation », de la sanctuarisation de certaines milieux. L'importance donnée dans les débats au saumon illustre cette vision, par son rôle de symbole, sorte d'« objet de culte » pour les « dam decommissioners ».
L'idée
que les grands barrages n'affectent pas seulement les sociétés locales
sur telle ou telle mesure sociale ou économique : c'est une affaire
de mémoire, de culture, d'impacts symboliques, paysagers en son sens philosophique.
C'est le milieu de vie qui est perdu, et qui condamne la société
locale. C'est notamment de ce point de vue que ces associations écologistes
luttent avec les représentants d'autochtones (Mouvement des Atteints par
les Barrages au Brésil ; nations indiennes aux Etats-Unis), et la
reconnaissance économique –par le biais de demandes d'indemnisation-
des droits de ces populations sur leurs ressources territoriales (pêche,
eau).
On a déjà évoqué les travaux des anthropologues de la Banque mondiale, et de la Commission mondiale des barrages, qui ont abouti notamment à la mise au point de modèles listant des indicateurs nouveaux pour prendre en compte, le plus en amont possible, les risques environnementaux et sociaux des grands équipements. Nous insisterons plutôt dans cette partie sur les pistes que nous avons développées lors d'une recherche collective « Le fleuve, un instrument du développement durable » (laboratoires LADYSS-Université Paris 1 et PACTE-Université Grenoble 1, du CNRS), dans le cadre du programme Politiques territoriales et développement durable des Ministères de l'équipement (PUCA) et de l'écologie, en 2004-2006. Cela a notamment donné lieu à la coordination de Journées d'études, puis d'un ouvrage collectif en cours de publication (Grands barrages et habitants : les risques sociaux du développement, ed. Quae ; la plupart des pistes évoquées ici y sont développées). Nous distinguerons les perspectives par rapport aux impacts environnementaux, puis nous présenterons l'intégration de ces impacts dans les évaluations économiques, et enfin nous terminerons par les approches plus globales des questions sociales posées par les grands barrages. En réalité d'ailleurs, les impacts environnementaux et sociaux sont en interaction constante.
La première piste de recherche à développer est une amélioration des techniques hydroélectriques :
les impacts écologiques pourraient être sérieusement réduits par une meilleure gestion des crues (restauration de crues artificiellement). C'est ce qui est travaillé scientifiquement avec le concept de « régime hydrologique naturel »23, et testé déjà sur plusieurs barrages du Canada et des Etats-Unis. Sur la rivière Spöl, vallée du Parc National Suisse, utilisée pour la production d'électricité depuis 1970, les dégâts écologiques étaient avérés : colmatage des fonds par les sédiments fins, formation d'atterrissements permanents sur les berges, de tapis d'algue obstruant la lumière, développement de mousses, et d'une communauté d'invertébrés atypiques des vallées alpines. En 1996, un accord s'est fait pour améliorer l'état écologique de la rivière ; quinze crues artificielles ont été programmées entre 2000 et 2006 dans ce but, depuis le réservoir de Livigno. Elles n'ont pas affecté les coûts de production de l'électricité, car une négociation s'était faite sur les débits réservés, réduits pour compenser les pertes liés à ces lâchers d'eau « écologiques ». Le suivi de cette nouvelle gestion sur 6 ans a montré que : les paramètres physiques et chimiques (température, qualité de l'eau) ont été peu changés ; les sédiments fins ont été chassés, ce qui a amélioré l'habitat des poissons, notamment pour la reproduction des truites ; le stock de périphyton a diminué à chaque crue (mais s'est ensuite reconstitué) ; l'abondance en macroinvertébrés a diminué – ce qui peut nuire à l'alimentation des truites - mais a changé de composition, et est plus diverse ; la couverture de mousse a été réduite. Le bilan est donc très positif, les frayères dénombrées sur un secteur de 2,6 km en aval sont passées de 58 en 1999 à 93 dès 2000 et autour des 200 depuis 20003, et surtout sans coût pour la production électrique24.
Des dispositifs techniques peuvent aussi être mis au point pour une réoxygénation des eaux en aval des réservoirs (cf. EDF sur le Petit-Saut en Guyane). Une marge d'amélioration existe certainement aussi en ce qui concerne les dispositifs de passage des poissons. Il s'agit d'imaginer les solutions techniques pour retrouver la connectivité du linéaire de la rivière, et une dynamique de flux d'eau et de sédiments, car c'est elle qui conditionne toutes les fonctions de la rivière, y compris pour l'homme (pêche, autoépuration, loisirs) et bien entendu pour les écosystèmes (biodiversité, abondances spécifiques).
Le
réservoir peut être mis « en parallèle »
du linéaire de la rivière, l'eau étant amenée et/ou
restituée par des conduites. C'est ce qui a été imaginé
pour le barrage de Charlas (qui n'est pas un projet hydroélectrique), dérivant
de l'eau de la Garonne dans une cuvette agricole, où passait quand même
un ruisseau qui se retrouve de ce fait totalement perturbé. On ne fait
donc que déplacer la perturbation, mais cela réduit quand même
considérablement les perturbations en terme de ruptures sédimentaire
et migratoire.
Mais c'est dans la gestion des réservoirs hydroélectriques qu'une marge considérable existe :
on
a vu l'exemple d'une utilisation « écologique » de
la réserve d'eau, il existe aussi des usages socio-économiques nouveaux
qui peuvent s'inscrire dans les principes du développement durable. C'est
déjà le cas par exemple des réserves d'EDF dans les Pyrénées
qui régulièrement sont mises à contribution pour soutenir
les étiages, et permettre l'équilibre entre consommations d'eau
(agriculture, eau potable) et minimum pour la vie des écosystèmes
(moyennant compensations financières bien sûr, pour perte de production
électrique). Se développent aussi le recours à ces réserves
pour la production de neige de culture. Les négociations avec les stations
de ski, les collectivités locales, et les opérateurs électriques,
se font déjà, soit par dérivation à partir des conduites
forcées (cas de la Norma avec la centrale de Villarodin, de Val Cenis sur
celle du Châtel), soit par négociation du débit réservé
avec les autres utilisateurs (cas d'Aussois en haute Maurienne avec le plan d'Amont
dont l'eau, prise au pied du barrage, peut être conduite par gravité
à l'usine à neige)25.
Ces projets pourtant ne sont pas sans poser des problèmes en terme de « développement
durable », car ils poursuivent la logique « moderne »
d'exploitation des ressources naturelles, au gré des usages dominants à
court terme : certes, leurs défenseurs argumentent sur le fait que
cela évite d'avoir recours à des retenues collinaires, mal réglementées,
mal maîtrisées du point de vue environnemental. Mais il n'empêche
que c'est ajouter un usage supplémentaire de l'eau, à des milieux
déjà très sollicités. On voit que dès lors
la question des barrages ne peut être séparées des modèles
de développement que l'on se donne, des ambitions de croissance économique,
et de la question de l'exploitation des ressources naturelles dénoncée
comme une « course en avant » funeste à long terme
par les écologistes, que ce soit sur le thème agricole (développement
de l'irrigation) ou le thème touristique (développement de la neige
de culture)
Enfin, c'est au niveau supérieur de la gestion de l'eau que des mesures politiques peuvent être prises, susceptibles de réduire les préjudices environnementaux. Voici par exemple une liste d'impacts environnementaux négatifs, qui reprend des thèmes dont on a pris conscience, et synthétise les propositions faites au niveau des EPTB pour y remédier.
Pustelnik G., Roussel M., Rizzoli J.L., Rubat du Merac C., Allanic M., Thepot R., 1999. Prise en compte des impacts environnementaux de barrages en exploitation par les Etablissements Publics Territoriaux de Bassin en France (les auteurs sont directeurs des EPTB) : 6 exemples : Dordogne, Vilaine, Montagne Noire, Adour, Seine, Loire, consultable sur internet : www.eptb.asso.fr/dyn/eptb-asso/fichiers/Pekin.htm.
Bilan (tableau fait par moi à partir du texte) :
| Impacts négatifs |
Mesures possibles au niveau des EPTB |
|
Eutrophie des plans d'eau situés en aval d'agglomérations importantes ou du fait de pollutions d'origine agricole | Périmètres de protection de retenues ou engagement de campagnes ciblées de réduction des polluants |
| Dégradation de la qualité des eaux à l'aval, en cas d'utilisation des eaux de fonds des retenues ou de vidanges des retenues liées aux visites décennales de sécurité des barrages | Tours de prises d'eaux étagées et vannes à jets creux ; précautions lors des vidanges |
| Raréfaction, voire suppression des poissons migrateurs en amont des barrages ; perturbation de la faune piscicole en cas d'éclusées importantes |
Etudes de l'impact a posteriori des ouvrages qui conduisent à la mise en place de programmes de veille écologique et à l'adaptation de leurs règles de gestion |
|
Diminution de la fréquence des inondations qui entraîne une banalisation de la flore à l'aval des ouvrages, ainsi qu'une atténuation de la vigilance des riverains vis à vis de ce risque
|
Idem |
| Risques liés à la fréquentation des cours d'eau, en cas de variations brusques des débits |
Prise en compte croissante de la dimension touristique et de loisirs dans la gestion intégrée de la ressource en eau |
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| Souci de largement informer les riverains des plans d'eau et de la rivière des constatations faites et des actions engagées |
On voit que, sur ce versant environnemental, les progrès des connaissances et de la sensibilité à ces questions, sont nombreux, et peuvent conduire à des applications concrètes. Pourtant, ces mesures, parce qu'elles sont bien limitées au champ de l'écologie « sans les hommes », ne sont pas pleinement satisfaisantes du point de vue des principes du développement durable. Ils restent bien souvent les seuls pris en compte, même en France (mais c'est déjà ça, dira-t-on), mettant donc de coté les questions sociales. Ainsi le rapport sur les perspectives de développement de l'hydroélectricité, remis au Ministère de l'industrie en 2006, ne fait pas une allusion à la question de l'impact sur les populations locales, et sur les milieux de vie des riverains. La dimension environnementale est seulement analysée comme une contrainte, avec comme indicateur la présence d'une protection juridique (parc naturel, site d'intérêt communautaire, zones de protection spéciale, rivières classées… les ZNIEFF n'ont pas été prises en compte…).
La dénonciation des défauts de l'hydroélectricité a conduit les économistes à mettre au point de méthodes intégrant les facteurs sociaux et environnementaux (mais surtout ces derniers). C'est sur le terrain des évaluations économiques que les nouvelles batailles se déroulent et font fléchir les gouvernements et les propriétaires de barrages. Avec la reconnaissance comme « biens non marchands », mais ayant une valeur, de la présence d'espèces menacées ou du droit des populations autochtones à leurs usages traditionnels des ressources naturelles, le coût de démantèlement finit par revenir moins cher que les indemnisations correspondantes. (bassin de la Columbia River, avec les démantèlements de trois grands barrages sur les rivières Elwha et White Salmon). En France, le barrage de Poutès a donné lieu à une évaluation économique des options entre démantèlement ou non du barrage, avec l'introduction de la valeur « saumon » dans les calculs, selon différents scénarii26 : ils se fondent exclusivement sur l'indicateur saumon, avec 3 scénarii (1. Retour du saumon suffisant pour pêche : valeur pêche, 54 euros/jour de pêche, soit 1 728 000 euros/an ; et valeur patrimoniale, 5,5 euros /non usager/an, soit 2 928 250 euros/an ; 2. Retour du saumon insuffisant pour pêche mais existant quand même : valeur patrimoniale seule ; 3. Pas ou peu de retour du saumon). Cette « valeur saumon », présentée comme un « surcoût au maintien du barrage », peut être mise en regard du coût énergétique du démantèlement du barrage, selon l'étude du concessionnaire, évalué entre 20 et 56 millions d'euros. Mais ces méthodes sont très difficiles à manipuler, et peuvent aboutir à des utilisations délicates ; selon leurs hypothèses et leurs objectifs, les conclusions peuvent être contradictoires. On en a un exemple pour le projet de Charlas, un barrage dans le Comminges (Sud-Ouest de la France), en dérivation de la Garonne, qui a pour but un soutien d'étiage multi-fonctions (irrigation, demande urbaine, mais aussi préservation des hydrosystèmes). Une étude « couts-avantages » a été menée27, S'appuyant sur trois scénarios (pas de soutien d'étiage, un soutien de 65 millions m3 grâce au recours à d'autres réservoirs ; un soutien par Charlas), elle montre que si les bénéfices du scénario avec Charlas sont faibles pour les usages eau potable et industriels, ils sont forts pour l'agriculture et encore plus pour la puissance publique (économie pour EDF notamment) et… énormes pour l'environnement : un avantage chiffré dix fois plus élevés pour l'environnement que pour l'agriculture (73 % des avantages sont pour ce poste « environnement »). Ainsi l'étude conclue-t-elle que « ce sont bien les valeurs environnementales qui fondent le projet évalué. » Le problème est l'évaluation de cet avantage pour l'environnement, qui repose sur une enquête d'évaluation contingente (consentement à payer pour la préservation d'un débit d'étiage suffisant, estimé à 21,9 euros par ménage et par an) : cette méthode est, on le sait, discutable et discutée. Elle n'offre en aucun cas une estimation financière comparable aux bénéfices de l'irrigation agricole par exemple. Dans l'étude, ces différents registres d'évaluation ont été additionnés, et la question des coûts pour l'environnement n'a pas été traitée.
Une donnée environnementale particulière a fait son entrée remarquée dans les débats sur l'hydroélectricité : la méthode est plus sûre, puisqu'il s'agit de suivre l'application de nouvelles réglementations internationales, notamment celles ayant institué un marché des émissions de CO2, ou du moins des quotas qui, s'ils ne sont pas respectés, peuvent donner lieu à des amendes. Les projets hydroélectriques dans ce cadre ont un bénéfice environnemental mesurable ; et le démantèlement un coût (cela suppose donc un postulat qui fait l'impasse sur la question de la maîtrise des consommations, et se situe dans un scénario d'une demande énergétique fixe à honorer, substituable seulement par des centrales thermiques). En réalité certains écueils que nous avons déjà soulignés par rapport à ces évaluations demeurent : la monétarisation des émissions de CO2 conduit à omettre bien d'autres facteurs environnementaux, car on a vu, les conséquences de ces grands aménagements peuvent être très complexes, et la plupart d'ailleurs des impacts négatifs qui sont arrivés n'étaient pas prévisibles à l'époque du projet. Par exemple, qu'aurait pu signifier l'évaluation des coûts qu'ont représenté le développement de la malaria suite au barrage de Manantali au Sénégal ?
Les travaux « ex-post » d'évaluation des grands équipements, montrent pourtant que, par delà le questionnement sur la rentabilité économique des grands ouvrages (qui globalement en France n'est pas douteuse), la pierre d'achoppement est la question sociale : celle du traumatisme pour les populations locales, celle d'un bouleversement paysager, celle des problèmes de « justice environnementale » entre populations d'amont et d'aval, populations rurales et urbaines, celle des risques sociaux pour des populations pauvres et peu formées. Deux axes se dégagent dans la prise en compte de cette question
- Une intégration des risques sociaux, à coté des risques technologiques ou financiers, dans la conception des projets. Le modèle IRR, mis au point par un anthropologue consultant de la Banque Mondiale, est déjà mis en œuvre pour les derniers projets soutenus par cet organisme financier. Il prend en compte huit risques d'appauvrissement, considérés comme les principaux et les plus communs :
Perte de terre
Perte d'emploi
Perte de foyer
Marginalisation
Augmentation de la morbidité et de la mortalité
Insécurité alimentaire
Perte d'accès aux biens collectifs
Déstructuration sociale (destruction de la communauté)
Sans entrer dans le détail (cf. Michael Cernea, 2007. « Penser les risques sociaux du développement » dans N. Blanc, S. Bonin (coord.),. Grands barrages et habitants, éd. Quae, à paraître), on voit combien il s'agit là d'indicateurs élémentaires pour décrire la situation sociale des personnes touchées par les projets, et combien un certain aveuglement a pu dominer dans la logique aménagiste de l'intérêt général… Les moyens financiers alloués à ces question sociales, surtout lorsqu'il y a déplacement de population, ont considérablement augmenté en conséquence de cette prise de conscience. Plus du tiers de l'énorme coût du barrage des Trois-Gorges est allé à la réinstallation des déplacés – il est vrai que ce sont 1 300 000 personnes qui sont concernées directement (mais la .proportion de telles aides dans les projets de barrage était plus souvent de l'ordre de 10 % -selon Cernea, 2007, op. cit.). Au Brésil, le projet de Belo Monte, d'abord endormi par les résistances et le retrait de la Banque Mondiale, à la fin des années 1980, est revenu sous une forme plus réduite en terme d'impact environnemental (moins d'aires indigènes inondées – de 1225km² à 400 km²), et accompagnée d'un Plan d'intégration régionale considérable.
- Du point de vue de la participation locale, les choses ont déjà considérablement évolué : des principes forts sont aujourd'hui admis sur le fait que la participation locale aux projets n'est pas seulement une façon de rendre plus acceptable le futur aménagement, d'informer et de communiquer, mais d'améliorer en amont le projet, et de mieux garantir sa rentabilité à long terme en intégrant des facteurs socio-économiques complexes, qui échappent aux experts économiques et techniques. Aussi les Banques multilatérales de développement ont-elles fait de ces principes des conditions à leur soutien financier (Banque Mondiale, Banque africaine de développement, Banque asiatique de développement, Banque européenne pour la reconstruction et le développement, Banque inter-américaine de développement sont les cinq principales). La Banque Mondiale a par exemple retiré son soutien au projet de Belo Monte, en Amazonie, suite aux manifestations des populations locales, traditionnelles et indigènes, en 1988. Au Portugal, un projet s'est voulu exemplaire de ce point de vue, projet gigantesque par ailleurs, le barrage d'Alqueva, mis en eau en 2002. Une communication étroite, bien anticipée et continue, a été mise en place entre les habitants du village de Luz, noyé par le barrage, et la EDIA, société de capitaux publics, installée au cœur de la région aménagée, chargée de la maîtrise d'ouvrage. Elle a abouti à réaliser à l'identique un nouveau village, dans les conditions souhaitées par les habitants (voisinages respectés, église reconstruite à l'identique avec même récupération des matériaux les plus marquants, orientation des rues identique, et même toponymie).28
Pourtant, la prise en compte des risques sociaux dans la planification, comme dans le cas de Belo Monte, ou un recours exemplaire à la participation locale comme dans le cas d'Alqueva, ne s'avèrent pas suffisants pour faire le bonheur des riverains, et faire accepter durablement les équipements, comme en témoignent la persistance des oppositions en Amazonie, ou le mal-être persistant des habitants du nouveau Luz au Portugal. Un problème essentiel lorsqu'on analyse ces situations est qu'en effet, dans tous les cas, les riverains sont soumis à un processus de désappropriation de leur paysage, de déracinement – et comment pourrait-il en être autrement ? A partir de l'instant où un grand opérateur, même public, même très attentif aux populations locales, à leur participation, planifie un aménagement radical touchant à la globalité d'un milieu de vie, la colonisation est en marche. Une vision manichéenne s'installe durablement, construite par les aménageurs mais avec une certaine complicité, même inconsciente, des populations locales : c'est ce qui a pu être démontré par le recul historique sur l'aménagement hydraulique des Alpes, par Anne Dalmasso29. D'un côté, le projet promeut l'intérêt général, le progrès, la valorisation de ressources ignorées, des conditions de vie meilleures pour tous. De l'autre, le projet atteint des intérêts particuliers (même s'ils sont collectifs comme dans les revendications communales), l'archaïsme, l'ignorance, et au mieux, il fait des populations locales les victimes d'une marche en avant. Bref, c'est un modèle très performant, surtout qu'à l'époque il n'avait pas d'alternative. On le retrouve dans les objectifs du Plan d'intégration régionale du projet de Belo Monte en Amazonie (des écoles, des routes, des réseaux, des industries) mais cette fois un modèle alternatif est proposé, qui souhaite créer une mosaïque d'unités de conservation, basé sur la valeur à long terme de services environnementaux, et sur les usages durables de la forêt et du fleuve. Ce travail sur les modèles alternatifs ne doit pas forcément exclure les aménagements hydrauliques : mais il impose de les repenser. Les grands barrages modifient les systèmes de production, et l'organisation de l'espace et des paysages. Ce passé resurgit bien longtemps après les aménagements, au-delà des générations (Loire, Dordogne), par le biais de souvenirs, de photographies, de cartes postales anciennes, mais aussi de rituels, de pèlerinages, et par-dessus tout par une relation négative à l'aménagement (cf. Dordogne, barrage de Bort-les-Orgues « mal aimé »). On ne retrouve pas une telle rupture du rapport au fleuve pour d'autres aménagements, comme les centrales nucléaires. Dans le cas des barrages en effet, les bouleversements lient écologie et esthétique, touchent le cœur de la relation esthétique à son environnement quotidien, par la transformation de l'eau vive en eau morte, par une circulation entre les deux rives interrompue, par une morphologie des berges artificialisée. Les dérives poétiques de la défense écologique anti-barrages sont d'ailleurs bien connues : à propos du barrage de La Borie, dans les Cévennes (projet abandonné), de hauts fonctionnaires exprimaient dans leur rapport que le barrage « arrondira les sinuosités, détruira la chute des ‘serres' dans les ‘valats', introduira un élément discordant (l'eau morte) dans un univers de vie sauvage : l'éclat de la roche, la luxuriance de la végétation, la course de l'eau, le soleil de la plage ».30 C'est donc ce rapport entre écologie et esthétique qui pourrait s'avérer le plus intégrateur des reproches faits aux grand équipements, et là aussi que pourraient résider, si ces deux thèmes étaient mieux pris en compte et mieux liés, l'avenir d'une nouvelle hydroélectricité.
Tous
les ouvrages hydroélectriques, déjà construits ou projetables,
sont aujourd'hui en Europe sous de double fourches Caudines : celles de la
directive cadre sur l'eau qui implique un effort sur la qualité écologique
des « masses d'eau », y compris très artificialisées,
et une plus grande participation du public à la gestion de l'eau ;
et celles du renouvellement des concessions de barrage dans un contexte d'ouverture
à la concurrence du marché de l'électricité, et de
poursuite des réformes agricoles. Dans le Monde, l'actualité des
barrages est très vive, car dans certains pays peu équipés
mais au fort potentiel, ils sont toujours considérés comme des outils
incontournables de développement. Cet exposé, essentiellement nourri
des réflexions collectives à paraître aux éditions
Quae, ne cherche pas à fourbir les armes des « pro »
ou des « anti » barrages, ni à s'appesantir sur ce
contexte et ces nouveaux enjeux de l'aménagement hydraulique. Il cherche
à présenter les apports possibles des recherches en sciences sociales
sur un objet technique moderne, grand moteur de construction des territoires,
et dont le volet social pourrait être, disons pour le moins, mieux traité.
Les porteurs de projets de barrages ont ces dernières années mobilisés
les sciences sociales, à la recherche d'une meilleure « acceptabilité
sociale » de leurs ouvrages ; cela a ouvert des perspectives nouvelles
encore, et a déjà donné quelques acquis, sur l'importance
de l'implication des populations concernées dans les projets, donc sur
les questions de participation. Nous avons voulu ici aller plus loin, ou du moins
ailleurs : l'avenir de l'hydroélectricité passe selon nous
par une meilleure place à faire à la question de l'investissement
des milieux de vie par les habitants dans la conception de ces grands équipements.
Les sciences sociales, et la géographie en particulier, ont un rôle
considérable à jouer dans ces questionnements, d'une part en proposant
une réflexion spatiale sur les questions de solidarité et de justice
sociale, d'autre part en enrichissant les méthodes comme celles de la modélisation
des risques sociaux avec des notions comme celles de paysage et de milieu de vie.
Le caractère fortement intégrateur de l'approche paysagère,
le paysage comme milieu de vie, en fait un outil, ou du moins un indicateur possible,
pour les principes du développement durable. Au niveau local, notre étude
sur les grands barrages a montré que ce que l'on met derrière le
terme de développement durable est sujet à débats, voire
conflictuel : un projet peut être dit durable parce qu'il mise sur
une amélioration des conditions de vie locale, une croissance économique
nouvelle, des efforts dans les politiques sociales et environnementales ;
il peut aussi l'être parce qu'il propose la préservation d'espaces
naturels et de ses populations traditionnelles, avec leurs cultures, la préservation
de la biodiversité et la limitation des consommations de ressources naturelles.
De fait, la réalité de ce terme, son application concrète
sur le plan des choix politiques, est encore un vaste débat et, essentiellement,
le produit de rapports de force locaux et nationaux. L'approche paysagère
peut permettre de mieux comprendre les perspectives entre ces différentes
options ; la question des rapports entre esthétique et environnement
notamment n'est pas mineure, on le sait maintenant, lorsqu'il est question de
bouleverser des formes paysagères ou de déplacer des populations.
Mais plus que cela, elle peut aussi aider à anticiper les risques sociaux
de ces projets de développement.
P. S. : à voir sur internet, documentaire du 17.10.1960, La Grande Dixence, 3'50'', TSR, à l'époque le plus haut barrage du monde, il a fallu transporter près de 6 millions de mètres cubes de béton. Près de 3000 ouvriers ont été occupés pendant sa construction, qui s'est étalée de 1953 à 1961. Un extrait : « avec ténacité, ce qu'il veut (l'homme), c'est arracher aux Alpes la seule richesse qu'elles recèlent, asservir la force de leurs eaux » (http://www.ideesuisse.ch/250.0.html?&L=1)

Conduites
forcées, centrale électrique, réseaux, voie ferrée
au cœur des Pyrénées (L'Hospitalet-près-l'Andorre,
Ariège, été 2007). Cliché S. Bonin.

Aval
du barrage hydroélectrique de Mérens (Ariège, été
2007). Cliché S. Bonin.

Barrage
de Montbel (Aude, été 2007), lac avec base de loisirs et édifices
d'architecture innovante abandonnés. Cliché S. Bonin.

Un
des innombrables aménagements hydrauliques marquant le paysage montagnard
(Montferrier, Ariège, été 2007). Cliché S. Bonin
1 Voir par exemple Dautray R., 2004, p. 97. Quelles énergies pour demain ?, Odile Jacob, et aussi dès la préface. C'est aussi ce qu'énonce Bob van der Zwaan, dans un article bilan sur le problème énergétique à l'heure du changement clinatique : van der Zwaan B., 2001. « Le réchauffement de la planète : la nécessité d'une décarbonisation de l'énergie », Politique étrangère, 2 (66), p. 426.
2 Scudder T., 2005. The Future of Large Dams, Earthscan : 2.
3 Observ'ER, 2006. Eurobserv'ER. Etat des énergies renouvelables en Europe, 6ème rapport. (http://www.energies-renouvelables.org/observ-er/stat_baro/barobilan/barobilan6.pdf, consulté le 13 Aout 2007)
4 70,9 % en 2004 ; 66,4% en 2005 du fait d'une année à pluviométrie médiocre. Selon Oberv'ER, 2006, op. cit.
5 Wüstenhagen R., Wolsink M., Bürer M. J., 2007. Social acceptance of renewable energy innovation : an introduction to the concept. Energy Policy 35 (5) : 2683-2691.
6 Dossier pédagogique sur l'eau sur le site du CNRS : cf. http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doseau/decouv/degradation/15_construction.htm, consulté le 17 aout 2007.
7 Dautray R., 2004. Quelles énergies pour demain ?, Odile Jacob, p. 97.
8 Boualem R., Wassila H., 2004. La sédimentation dans les barrages algériens. La Houille Blanche, n°1 janv.-fev. 2004, p. 60-64.
9 EDF, 2003. Entre énergie et aménagement : l'eau, une richesse en partage, p. 5.
10 Cf. Mahiou B., Giuge M., Roux D., Balland P., 2003. Le barrage de Serre-Ponçon. Retour d'expérience socio-économique de sa construction et évolution de son exploitation multi-usages. Dans Collectif, Barrages et développement durable en France, Cemagref Editions, p. 123-142.
11 EDF, 2003. Entre énergie et aménagement : l'eau, une richesse en partage.
12 Données Observatoire de l'énergie, 2005.
13 Voir par exemple sur le site du Centre d'information sur l'énergie et l'environnement : http://www.ciele.org/filieres/hydraulique.htm
14 WCD (World Commission on Dams), 2000. Dams and Development : a new framework for Decision-Making. Earthscan.
15 Cf. Scudder T., 2005. The Future of Large Dams, Earthscan : 6. Symposium publié dans Lowe-McConnell R. H. (dir.), 1966. Man-Made Lakes, New York Academic Press.
16 Goldsmith A., Hildyard N., 1984 et 1986. The Social and Environmental Effects of Large Dams. 2 vols. Waveridge, Waveridhe Ecological Center. Pearce F., 1992 The Dammed : Rivers, Dams and the Coming World Water Crisis, London, Bodley Head. McCully P., 1996. Silenced Rivers : The Ecology and Politics of Large Dams, London, Zed Books.
17 Bird J., 2001. A global water policy arena – The World Commission on Dams. In Water Ressources Impact. Globalization and Water Resources Management : the changing Value of Water American Water Resources Association.
18 WCD (World Commission on Dams), 2000. Dams and Development : a new framework for Decision-Making. Earthscan.
19 De Mérona B., 2005. Le fleuve, le barrage et les poissons. Le Sinnamary et le barrage de Petit-Saut en Guyane française (1989-2002). IRD ed.
20 Guérin F. et al., 2006. Methane and carbon dioxide emissions from tropical reservoirs: significance of downstream rivers. Geophysical Research letters 33, L21407. C'est un sujet débattu, comme on peut le constater dans Giles J., 2006. Les barrages plus polluants que les centrales à charbon, Courrier International, n° 842-843, 21 dec. 2006-3 janv. 2007, p. 81. L'auteur y évoque le débat entre Philip Fearnside, écologue brésilien, et Luiz Pinguelli Rosa, un autre universitaire brésilien. Le premier a mesuré une émission de gaz à effet de serre par les lâchers d'eau des barrages – du méthane surtout – quatre fois supérieure à une centrale à combustible fossile de puissance équivalente, mesure dont l'intérêt est remis en cause par le second. C'est en fait un débat très délicat (la forêt vierge émet aussi des GES), mais qui est rendu très important dans le contexte réglementaire nouveu de la lutte contre le réchauffement climatique avec la mise en place de « crédits d'émissions de GES » échangeables entre pays…
21 Centrale de 200 MW, pour une production attendue de « 800 GWh 9 ans sur 10 », mais au 3 mars 2003, une production effective de 652 GWh. Données du site internet de l'OMVS –principale organisation internationale de gestion du fleuve : www.omvs.org.
22 Bosshard P., Berne Declaration, 1999. A case study on the Manantali dam project (Mali, Mauritania, Senegal) (Memorandum au Parlement Britannique sur le barrage de Manantali) Cf.. http://www.irn.org/programs/safrica/index.php?id=bosshard.study.html (consulté le 10 juillet 2007)
23 Poff N.L., Allan J.D., Bain M.B., Karr J.R., Prestegaard K.L., Richter B.D., Sparks E.E., Stromberg J.C., 1997. The natural flow regime : a paradigm for river conservation and restoration ». BioScience 11 (47), p. 769-784.
24 Ces données sont issues d'un travail collectif présenté dans un numéro de Aquatic Sciences, 65, en 2003. Leur actualisation sera publiée dans : Mannes S., Robinson C.T., Uehlinger U., Scheurer T., Ortlepp J., Mürle U., Molinari P., « Gestion de rivière en aval d'un grand barrage en Suisse : étude de cas sur la rivière Spöl, Parc National Suisse », dans S. Bonin, Les Alpes et l'aménagement hydraulique, entre ressource renouvelable et ressource territoriale, Revue de géographie alpine / Journal of Alpin Research, 1, Armand Colin, 2008.
25 Marnezy A., « Les barrages alpins : de l'énergie hydraulique à la neige de culture », dans S. Bonin, Les Alpes et l'aménagement hydraulique, entre ressource renouvelable et ressource territoriale, Revue de géographie alpine / Journal of Alpin Research, 1, Armand Colin, 2008.
26 Christophe Lesieur (coord.), 2007. « L'analyse socio-économique des projets hydrauliques : le cas du barrage de Poutès », D4E (Direction des études économiques et de l'évaluation environnementale), Lettre Evaluation, n°13, sept 2007.
27 Cabinet JLR Conseil, Evaluation économique et sociale du projet de réservoir de soutien d'étiage de Charlas.
28 F. Wateau, 2007. « Reproduire un village à l'identique : défi et expérimentation à Alqueva », dans N. Blanc, S. Bonin (coord.). Grands barrages et habitants, éd. Quae, à paraître.
29 A. Dalmasso, 2007. « Ingénieurs et habitants autour des barrages alpins », dans N. Blanc, S. Bonin (coord.). Grands barrages et habitants, éd. Quae, à paraître.
30 Besson G. et J.-J. Ducros, 1989. Propositions de mesures pour la conservation des sites et des paysages. Rapport final au Secrétariat d'Etat auprès du Premier Ministre chargé de l'environnement, 18 p. : 82, cité par F. Clavairolle, 2007. « Habiter les lieux : le rôle de la mémoire », dans N. Blanc, S. Bonin (coord.). Grands barrages et habitants, éd. Quae, à paraître.
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