| Le titre proposé pour cette conférence est aussi vaste
qu'imprécis mais il est sans aucun doute représentatif des
dynamiques spectaculaires de l'Argentine laquelle connaît, après
la très grave crise de 2001-2002 une non moins spectaculaire reprise
économique. Après une chute du PIB de 10% en 2002, la croissance
économique a été de plus de 8% par an entre 2003 et
2006, ce qui a propulsé le PIB argentin au dessus du niveau qu'il
avait avant la crise. On sent en effet dans les rues de Buenos Aires et
dans les provinces souffler un vent d'optimisme.
Il faut se souvenir de ce qu'a été la crise de 2001-2002,
la gravité de ses symptômes pour apprécier à
sa juste valeur la conjoncture actuelle. Dans ces mois entourant Noël
2001, on voyait les Argentins regroupés devant les banques où
leurs économies restaient prisonnières du corralito
– le blocage des dépôts – le président
de la République, tenté semble-t-il brièvement par
un recours à la force contraint de s'enfuir en hélicoptère
de la Casa Rosada sous la pression d'une foule pacifique mais déterminée
rassemblée sur la Plaza de Mayo. Dans les mois qui suivirent les
capitaux quittèrent le pays et le peso passait brutalement d'un
taux de change de 1 peso pour un dollar à trois ou quatre pesos
pour un dollar. Dans les grandes villes, la misère devenait insupportable.
Par rapport à cette débâcle, la situation est à
l'évidence plus favorable. Le président Néstor Kirchner
a retrouvé une marge de manœuvre financière en remboursant
de manière anticipée la dette de l'Argentine envers le FMI,
il s'est assuré une certaine crédibilité internationale.
Sur le plan des droits de l'homme, le président s'est engagé
résolument du côté des victimes de la dictature (1976-1983),
prévoyant la transformation du sinistre centre de détention
de l'Ecole Supérieure de Mécanique de la Marine en lieu
de mémoire. Les investissements reviennent vers l'Argentine :
les nouveaux quartiers en construction dans le secteur du port de Buenos
Aires, interrompus par la crise, sont en plein développement avec
de grands noms de l'architecture pour un urbanisme très ambitieux.
Et c'est là une opération parmi d'autres. La misère
recule grâce à l'amélioration de la situation de l'emploi
mais aussi au fait que les prix des denrées sont maintenus très
bas. La vie culturelle retrouve l'animation qui a fait la réputation
du pays et de sa capitale.
Je voudrais par la suite m'interroger sur la durabilité de ce
développement en insistant sur les facteurs qui l'expliquent et
les conditions dans lesquelles il se produit.
1- La sortie de la crise de 2001-2002
Quels sont les principaux facteurs de relance de l'économie
argentine ? Il y a tout d'abord une dévaluation brutale, de
1 à 3 du peso argentin. Cette mesure, tout le monde l'attendait
depuis la dévaluation brésilienne de 1999, mais elle tardait
à se produire car l'on craignait que la libération du change
ne déclenche une chute libre de la monnaie et une reprise de l'inflation.
Ce risque était présent à l'esprit de chacun, puisque
l'hyperinflation des années 1980 n'était pas loin, que l'on
souvenait des sommets atteints alors – plusieurs milliers de pour
cent par an – et que l'un des mérites du régime aujourd'hui
honni de Carlos Menem avait été justement de mettre fin
à cette dégringolade.
Or, la libération du change n'a pas entraîné la
catastrophe annoncé puisque la monnaie s'est stabilisée
alors que les prix à la consommation sont restés très
étroitement contrôlés. Dans un premier temps, cette
dévaluation a eu les effets attendus pour ce genre de mesure. L'Argentine
a réduit ses importations et les productions nationales ont retrouvé
un marché. De ce fait, l'industrie a connu un remarquable redémarrage
pour le marché intérieur. Il s'agit surtout de petits ateliers
qui se remettent à fonctionner et qui ne peuvent pas envisager
de se lancer à l'exportation faute d'une taille suffisante par
rapport notamment aux industries brésiliennes.
L'autre point positif c'est que nombre de projets sont redevenus rentables
et que les investisseurs reviennent en Argentine. Ils se concentrent sur
quelques secteurs privilégiés : agriculture, mines,
tourisme, qui deviennent les moteurs de la croissance argentine.
La reprise se traduit en effet par une « reprimarisation »
de l'économie, soutenue par les prix favorables des matières
premières. La Pampa et son exceptionnelle fertilité sont
une fois de plus les bases de redémarrage économique. L'extension
de la culture du soja se poursuit vers le Nord, dans les provinces de
Santa Fe, de Córdoba, du Chaco, de Salta pour alimenter les marchés
d'exportation à partir des usines géantes de trituration
installées le long du Paraná. Les multinationales du grain,
dont certaines comme Bunge et Born sont en partie argentines, sont présentes
avec des propriétaires pampéens qui ont, depuis plus d'un
siècle une tradition d'innovation agricole et n'hésitent
pas à mettre en pratique de nouvelles techniques comme le semis
direct, ni à planter des OGM.
Le tourisme tire parti lui aussi de la dévaluation du peso qui
fait de l'Argentine une destination accessible, sinon bon marché,
pour la clientèle des pays du Nord à laquelle s'ajoute la
clientèle des pays voisins, particulièrement le Chili et
le Brésil et, ce qui n'est pas à négliger la clientèle
nationale, dont le pouvoir d'achat a trop diminué pour lui permettre
de partir à l'étranger. Les arrivées internationales
qui avaient chuté à moins de 1 million en 2002 ont pratiquement
doublé en 2005.
Or l'Argentine a une réelle tradition de tourisme, qui démarre
dès la fin du XIXe siècle pour les élites qui se
rendent à Mar del Plata, se renforce avec la création des
parcs nationaux dans l'entre deux guerres, la création des congés
payés sous Juan Domingo Peron. Il existe de nombreuses infrastructures,
souvent gigantesques – on aime faire grand en Argentine –
et une formidable diversité de paysages. Argentine qui peut offrir
avec Ushuaia, Aconcagua, Iguazu des destinations faisant rêver,
avec Buenos Aires une destination culturelle mais aussi pour le tourisme
d'achats et avec la Quebrada de Humahuaca et les Missions Jésuites
du nord-ouest des sites classés au patrimoine mondial de l'humanité.
Ainsi, jusqu'à présent la dévaluation de 2001
a eu des effets salutaires sur le niveau d'activité et l'emploi.
Elle a redonné aux Argentins le sentiment qu'un avenir était
possible dans leur pays, et que l'émigration n'était pas
la seule issue. Elle a redonné légitimité au pouvoir
politique du président Néstor Kirchner qui a assumé
le discours attendu par le plus grand nombre de ses concitoyens qui souhaitent
que l'Etat assume des responsabilités dans la régulation
et le pilotage de l'économie.
2- Les points de faiblesse
Tout ne va pourtant pas pour le mieux en Argentine. Même si le
vécu des Argentins s'est considérablement amélioré,
se pose la question de la durabilité de la reprise. Ces questions,
si elles n'éclatent pas au cours de l'année 2007, année
électorale, sont dans les esprits et seront sur le bureau de celui
– ou de celle – qui sera élu(e).
L'Argentine, très étendue et peu peuplée, dispose
d'à peu près toutes les ressources de bases indispensables :
agriculture, élevage, hydrocarbures, eau, minerais. Elle compte
des ateliers capable de produire et d'entretenir des machines agricoles,
des automobiles, des meubles, des vêtements, des appareils de précision.
Limiter les importations, comme c'est le cas actuellement, ne prive pas
les Argentins de toutes ces ressources, mais permet au contraire de les
diriger vers le marché intérieur. Cela étant, cette
stratégie a des limites. D'une part, l'Argentine doit importer
des produits de haute technologie (ordinateurs perfectionnés, machines,
matériel médical, par exemple) pour maintenir le niveau
de productivité de ses industries et le niveau de vie de ses habitants.
Cela ne peut se faire que si le pays s'insère dans le commerce
international. D'autre part, le marché intérieur reste étroit,
et les industries argentines ont dû mal à franchir le seuil
de l'exportation, en particulier pour des raisons de volumes de production
et de concurrence de grands fabricants notamment au Brésil. Par
ailleurs, pour les producteurs argentins, la situation actuelle où
ils vendent sur le marché intérieur à un prix inférieur
au prix mondial n'est pas supportable longtemps. Les agriculteurs se plaignent
ainsi des taxes sur les exportations de leurs grains, qui les prive d'une
partie de leurs revenus et limitent leurs possibilités d'équipement.
L'afflux dans le pays de dollars d'exportation (provenant de l'agriculture
et du tourisme) entraîne une tension sur le peso qui devrait logiquement
se réévaluer, ce qui ferait perdre une bonne partie de l'avantage
comparatif du pays. D'autre part, le maintien de prix très bas
pour certains produits de base, comme l'alimentation mais aussi certains
services, les transports, les carburants est une arme à double
tranchant. Il permet au plus grand nombre d'accéder à un
panier de biens de base, diminuant de fait la pauvreté -- tout
en entérinant la coupure entre le plus grand nombre qui accède
uniquement aux biens bon marché en pesos et les élites pouvant
acheter des biens importés, souscrire des mutuelles de santé,
payer des écoles privées et accéder à des
biens de luxe. D'un autre côté, la situation n'est pas tenable
à moyen terme. Les producteurs et vendeurs poussent pour réévaluer
les tarifs, au risque de faire repartir une inflation de sinistre mémoire,
et de faire replonger une partie de la population dans la pauvreté.
Il est un domaine dans lequel les tensions sont particulièrement
fortes, c'est celui de l'énergie. La consommation actuelle a largement
dépassé le niveau du milieu des années 1990. Les
gisements pétroliers et gaziers argentins ont des réserves
annoncées pour environ une dizaine d'années de production
au rythme actuel. Coupures de courant et de gaz commencent à pénaliser
les industries. Les réseaux électriques sont saturées.
Le consommateur domestique paye très peu cher son essence et son
gaz, ce qui ne l'encourage pas à faire des économies. Il
faut impérativement relancer la production d'énergie sous
toutes ses formes et limiter la consommation. Cela peut passer par davantage
d'exploration, aux résultats aléatoires, et dans laquelle
toutes les compagnies pétrolières ne sont pas prêtes
à s'engager faute de garanties sur les prix de vente. L'Etat argentin
souhaite de son côté relancer la production d'électricité
nucléaire en achevant la deuxième tranche de la centrale
nucléaire d'Atucha, restée inachevée depuis plus
de dix ans. L'Argentine dispose d'un certain niveau technologique permettant
de suivre ces travaux et de réserves d'uranium. Cette relance est
techniquement envisageable, mais politiquement délicate vis-à-vis
de l'opinion internationale comme de l'opinion nationale.
L'insertion internationale est un domaine dans lequel le pays devra
faire des choix. Le président Kirchner affiche sa solidarité
avec les présidents dits de gauche du continent : Lula au
Brésil, Morales en Bolivie et Chávez au Vénézuéla.
Apparemment le courant passe moins bien avec la chilienne Michelle Bachelet
qui pourtant est affiliée au parti socialiste, tout comme avec
l'Uruguayen Tabaré Vázquez. Mais l'Argentine et le Chili
sont en délicatesse à propos de l'interruption des livraisons
de gaz argentin. Quant à l'Uruguay, l'ouverture d'usines de cellulose
sur les rives du fleuve Uruguay a Fray Bentos a déclenché
un grave conflit transfrontalier local, la population de Gualeguaychu,
en Argentine, s'opposant à ces nouvelles usines pour des raisons
environnementales. Au lieu de calmer le jeu, comme on l'aurait attendu,
l'Etat argentin a contribué à le compliquer en présentant
un recours devant la cours de justice de la Haye.
Ce conflit pose la question de la poursuite de l'intégration
dans le Mercosur (Marché commun du Sud) où le Vénézuéla
a fait son entrée en 2005, qui est devenu un forum politique international
mais a perdu, la dynamique de ses débuts. De fait, les conflits
entre l'Uruguay et l'Argentine, et les tensions avec le Chili en raison
des coupures de livraison de gaz argentin, compliquent le dialogue entre
les partenaires, qui tendent à chercher des solutions commerciales
individuelles. Même si l'Argentine a récupéré
une certaine marge de manœuvre sur le plan international en renégociant
sa dette, son crédit reste faible.
Les investisseurs continuent à se méfier d'un pays aussi
instable, dont rien ne les garantit qu'il ne connaîtra pas une autre
crise dans les prochaines années. Ils se méfient également
de décisions à forte teneur politique, à l'opposé
du pragmatisme et de la stabilité qui rassurent les marchés.
Sur le fond, il existe un climat de défiance entre le gouvernement
argentin et les entreprises multinationales, qui ont été
accusées d'être responsables des problèmes du pays,
alors qu'elles affirment avoir agi dans le respect des règles qui
leur avaient été définies par l'Etat argentin lors
des privatisations des années 1990. Ces tensions ont déjà
abouti à l'éviction largement médiatisée de
Suez de la distribution de l'eau à Buenos Aires au profit d'une
renationalisation du service. Cette situation appelle une clarification
par le prochain gouvernement, et risque de favoriser durablement des comportements
prédateurs de profits à court terme plutôt que des
engagements dans la durée.
3- Les régions
Que se passent-ils dans les régions argentines, dans ce contexte
de redémarrage mais aussi de reprimarisation de l'économie ?
Tout d'abord, le dynamisme retrouvé de Buenos Aires est époustouflant.
Les constructions arrêtées ont repris, un nouveau quartier,
destiné à une clientèle aisée, souvent étrangère,
est en cours d'édification sur les bords du Rio de la Plata, dans
la continuité du renouvellement des anciens docks de Puerto Madero.
Les prix de l'immobilier qui avaient beaucoup baissé ont retrouvé
un niveau supérieur à celui de l'année 2000, tout
cela sans qu'il existe véritablement de crédit bancaire.
Les activités culturelles, et notamment la production cinématographique,
la mode, le design sont en pleine effervescence. On voit réapparaître
la consommation de luxe qui s'étaient un temps dissimulée :
l'argent ne se cache plus, même s'il est fort inégalement
réparti.
Ce dynamisme touche, dans une moindre mesure, la Pampa balayée
par la grande vague du soja, laquelle s'étend vers le nord sur
le Chaco. Les villes petites et moyennes ou sont implantées différents
services bénéficient de cette manne, qui amène également
les propriétaires terriens à investir dans l'immobilier
et à consommer davantage. Cela est par exemple bien visible à
Rosario. Dans les régions viticoles, avec au premier rang la province
de Mendoza, un phénomène analogue se produit. Investisseurs
argentins et internationaux rachètent des propriétés,
modernisent les vignobles et recréent une puissante activité
d'exportation avec une importante dimension touristique, notamment dans
la ville de Mendoza et dans une moindre mesure à Cafayate (province
de Salta). Ils y sont encouragés par le faible prix des terres,
l'existence de vastes régions semi-arides où l'irrigation
et les nouvelles technologies de la vinification permettent d'obtenir
de très bons produits d'exportation.
Les régions périphériques connaissent des situations
plus contrastées. Sur le fond, la reprise économique, la
montée des rentrées fiscales et la redistribution par les
fonds fédéraux (coparticipación) tiennent
à bout de bras les provinces les plus pauvres. La stabilité
des prix a permis aux petits fonctionnaires de retrouver un bien être
relatif. C'est là aussi que le tourisme et les activités
extractives trouvent leurs espaces de croissance. Elles justifient d'importants
investissements dans les infrastructures et l'hôtellerie, parfois
dans des régions de tourisme consolidée comme le secteur
du lac Nahuel Huapi, mais de plus en plus dans des espaces marginaux,
pendant longtemps peu fréquentés. Le cas paradigmatique
de cette croissance est celui de la petite ville de Calafate, point d'accès
au spectaculaire glacier Perito Moreno. Accessible par un aéroport
international, recevant en saison près d'une dizaine de vols par
jours, Calafate où l'on dénombrait 7 000 habitants
au recensement de 2001, connaît une explosion immobilière
sans contrôle ni plans. Dans d'autres sites reculés, peu
peuplés, à l'environnement spectaculaire mais fragile ce
boom touristique est un facteur de tensions pour accéder à
la terre, à l'eau, aux sites eux-mêmes et gérer les
nuisances engendrés par les flux.
Conclusion : 2007, année de décisions ?
L'Argentine affiche des performances remarquables. Une très
forte croissance économique lui a permis de rattraper le niveau
de l'an 2000 et d'apporter des solutions aux plus graves problèmes
sociaux. Toutefois, ce modèle n'est pas durable et requiert des
choix à court terme, notamment pour ce qui est des rapports entre
l'Etat et les entreprises privés, le système des prix, les
rapports avec les Etats voisins. L'année 2007 sera décisive,
car il faudra que le ou la futur(e) présidente fasse des choix
pour sortir des impasses actuelles.
D'autre part, un regard rétrospectif montre que l'économie
et la société argentines connaissent des crises périodiques
plus ou moins violentes, au cours desquelles les institutions fondamentales,
comme la monnaie, s'écroulent, la misère frappe, le pays
se désagrège et, paradoxalement, quelques années
plus tard ces crises sont effacées. L'Argentine et les Argentins
font preuve d'une fantastique capacité à se redresser.
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