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Dès qu'on s'avise
de considérer l'hémisphère amériquain d'un
seul tenant, une nouvelle carte émerge.
Loin d'être l'espace en marge qu'on laisse parfois entrevoir -
zone composite monde-tiers, arrière-cours touristique ou ferment
révolutionnaire - c'est la Caraïbe (Haïti/Cuba/Jamaïque)
qui s'avère à la fois le centre de l'hémisphère,
son melting pot initial, sa matrice géographique et aussi, son
aire-charnière, simultanément rêve de tous et repoussoir
de tous. Zone en passe d'assimiler par ailleurs Miami pour en faire
une exclave caraïbe en Amérique yanquie, alors qu'il y a
une décennie encore, on croyait à l'inverse !
Ainsi, en arrière-plan ou sur son pourtour se profilent le Mexique
et la Mid-America, les États-Unis et le British America (Anglo-Canada)
en constituent la marge septentrionale, d'une part, tout comme le Brésil
en incarne, d'autre part, l'extension méridionale, avec cette
fois le monde andin en arrière-plan. Si la Caraïbe s'étend
jusqu'à Rio, au sud, elle a maintenant gagné Montréal
et Toronto vers le nord, via sa double dimension haïtienne et jamaïquaine.
New-York alors se situant dans le rap géographique et créole
d'une vision et d'une projection des Amériques dont les lianes-longitudes
se confondent aux méridiens nord-tropique des neiges-mangroves!
On n'a pas idée jusqu'à quel point la caraïbe informe,
instille et secrète le rêve d'un nouveau monde devenu monde
nouveau à l'intérieur même de son système
sanguin géographique. Pour ne prendre que l'exemple du Québec,
il n'est plus un seul secteur de sa société et de son
territoire qui ne soit instillé de la présence haïtienne,
alors qu'au Nounavoute même, en Extrême-Arctique, se retrouvent
dans les garderies de la toundra les premiers métis québéco-haïtiens-inouites.
Au moment où on sent déjà brasiller, à Rio,
la rencontre éventuelle du Cirque du Soleil avec le Foro-des-Neiges
[Foro... musique traditionnelle du nordeste accompagnée de l'accordéon
tropical).
Je me demande d'ailleurs si une telle réalité ne correspond
pas à une certaine Amérique précolombienne. Quand
on sait que les Iroquois et leur culture du maïs jusqu'à
la plaine de Montréal sont une excroissance de l'empire aztèque,
et que l'accoutrement typique de l'indien d'Hollywood est une translation
des Toupis Gouaranis depuis la Baie de Gouanabara, on se dit que c'est
la Paléo-Amérique avant la lettre qui n'aura cessé
de nourrir le rêve ce «des vieux pays» - la France
de Londres ou la France de Paris, comme l'exprimait si bien un Métis
du Grand-Ouest au XIXe siècle. Que dire d'autre?
Alors que le fronton pacifique, de l'Alaska à la Patagonie en
passant par le Pérou-Chili, disparaissait au profit d'une Amérique
atlantique s'étant voulu prépondérante aux yeux
de l'Europe coloniale des XVIe/XVIIIe siècles, le mythe des coureur
de bois des prairies, des pirates antillais, des cimarrones et nègres-marrons,
des bandeirantes du brésil, des quillombos deviendra un siècle
plus tard, via le mississipi-missouri et la são-francisco-parana-paraquay,
pain-de-sucre et copacabana, sans oublier sanstiago-de-cuba, la musique
qui nourrira l'Occident entier entre la jigue, le jase-jazz, la bossa
nova, le set carré, la la salsa-méringué,
la quadrille du mato-grosso et le rape-reggae dans un vaste hip-hop
géographique panamériquain. Tout cela voyageant par les
viscères fluviales d'une Amérique restant à découvrir,
c'est-à-dire à perdre la couverture de son interprétation
reçue. Mais comment y arriver sans prendre les caravelles à
rebours de leurs périples reconnus et leurs trajectoires conventionnels.
À mon avis seule une géographie-pirate en kayak et en
gommier permettra un véritable «founding reappraisal»
de l'hémisphère dont nous sommes à la
fois les métis antérieurs et les ressortissants postérieurs.
Je considère par ailleurs, que le premier citoyen amériquain
et de loin est la sterne arctique, qui chaque année parcourt
le continent dans toute son étendue depuis la Terre d'Ellesmère
et la Groënlande jusqu'à la Terre-Adélie et
la Patagonoie. Et cela on l'oublie souvent. Il existe une Amérique
atlantique/arctique ayant fait partie d'un univers viking qui
considérait la Groënlande comme partie intrinsèque
de notre hémisphère. En complément, il est désormais
acquis que l'Amérique pré-européenne avait
déjà reçu des apports afriquains tout autant que
des éléments issus du Pacifique et déjà
intégrés donc à ses populations.
Si bien que nous, Amériquains, nous retrouvons avec un passé
afriquain pré-esclavagiste s'ajoutant à son passé
pré-européen venu d'outre-béringie et d'ailleurs.
Quand donc, l'écrivain anglo-franco-chabin de Sainte-Lucie,
Dérek Walcott - cette espèce de Jack (Ti-Jean) Kérouac
tropical, comme je me plais à l'appeler - déclare
tomber à la renverse tant son patrimoine caraïbéen
est d'une richesse débordant, si on va un peu plus loin
encore, c'est la renverse qui nous tombe dessus.
Ainsi, l'objet de cette présentation est-il double. Tenter de
resituer d'abord l'Amérique dans une perspective méridienne,
de part et d'autre de la Caraïbe, compte tenu de ses deux grands
axes de pénétration, l'Amazone et le Saint-Laurent : ceci,
pour permettre de saisir les quatre grands ensembles coloniaux - l'Hispano-Amérique,
la Luso-Amérique, l'Anglo-Amérique et la Franco-Amérique
- dans une perspective longitudinale couchée... et non plus nord-sud
avec un nord haut-de-la-carte et un sud en contre-bas comme on le donne
à voir depuis quelques cinq siècles. Dans un deuxième
temps, il sera alors loisible de se demander pourquoi il n'y a que l'Amérique
autochtone et créole de même que la Franco-Amérique
auxquelles il n'aura pas été donné, jusqu'à
ce jour, de faire leur unité pan-postcoloniale (Haïti/Québec/Antilles/Guyane/Maragnon/France-équinoxciale-et-antarctique,
etc.) ne serait-ce que par l'imaginaire.
Pour conclure, et compte tenu de la triple rencontre Québec/Haïti,
Brésil/Québec et Haïti/Brésil des deux dernières
décennies, tout autant que de la réémergence de
la question autochtone d'un bout à l'autre de l'hémisphère,
depuis le Nounavoute jusqu'au Matto Grosso, c'est tout le
rêve d'un Monde-Nouveau dissimulé par le Nouveau-Monde
qui se retrouve donc en complète re-appréhension. Peut-être
la géopoétique aurait-elle quelque sentiment à
exprimer là-dessus.
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