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Les firmes-réseaux du textile : Nike, pour le meilleur et pour le pire ? Carroué Laurent Université Paris VIII |
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2. Le système Nike : un système productif réticulaire mondialisé 2.1. Au départ, une petite PME Fondée par deux anciens étudiants en 1968 dans une région périphérique des Etats-Unis, à Beaverton dans l'Etat fédéré de l'Oregon, Nike est initialement une PME spécialisée dans la chaussure de sport. Ce choix répond aux profondes mutations sociales et culturelles que connaissent alors les sociétés des pays développés à partir des années 1970 : allongement du temps de repos, développement des week-end, diffusion des pratiques sportives, meilleure attention portée à son corps et à son équilibre individuel et social, « redécouverte » de la nature… Puis Nike va progressivement se diversifier horizontalement dans l'ensemble des produits textiles qu'elle va présenter et vendre à partir des années 1990 aux Etats-Unis dans de grands centres de ventes spécialisés, les Nike Towns. Nike : une firme économiquement dynamique :
2.2. Une innovation majeure : « une entreprise sans usine » La réussite de Nike se fonde sur une importante nouveauté stratégique qui constitue alors une véritable innovation managériale et productive : sous-traiter dès le départ complètement la fabrication matérielle concrète à l'échelle nationale puis peu à peu mondiale. Ce processus d'externalisation juridique, économique, sociale, technique et géographique débouche sur l'apparition de la 1er véritable firme- réseau sans usines. Depuis cette organisation se diffuse dans les décennies 1980 et 1990 à l'ensemble des grandes firmes du textile- habillement comme Reebook, Sara Lee, Levi Strauss, Warnaco ou Benetton. Ce modèle est ensuite repris dans les années 1990/ 2000 par les centrales d'achat des transnationales de la distribution de masse.
Mais ce modèle ne tombe pas du ciel. Il n'est rendu possible que grâce à deux mutations majeures.
Les industries textiles face à la libéralisation du commerce mondial : des enjeux sociaux, géoéconomiques et géopolitiques Au 1er janvier 2005, les échanges internationaux de produits textiles ont été libéralisés du fait du démantèlement définitif - décidé lors des négociations de l'Uruguay Round achevées en 1993 au sommet de Marackech - des Accords Multifibres (AMF) mis en place en 1974. L'objectif des AMF était alors de protéger les industries textiles des pays du Nord contre la concurrence des pays du Sud. Ainsi, en quinze ans, 40 % des effectifs textiles de l'Union européenne à 12 disparaissent, soit environ 1,4 million d'emplois pour tomber à 2,85 millions de salariés en 1993. La France tombe de 765.000 salariés en 1970 à 361.000 en 1990. Ces accords mettaient en place des quotas d'importations par type de produit négociés le plus souvent dans le cadre d'accords bi- ou multilatéraux. Certains pays du sud ont ainsi bénéficié, pour des raisons essentiellement géopolitiques, d'accords leurs donnant un accès privilégié à des prix supérieurs aux marchés mondiaux aux grands marchés occidentaux (pays latino-américains et asiatiques avec les Etats-Unis, Tunisie, Maroc, Turquie avec l'Union européenne). C'est ainsi, que pour récompenser la Turquie pour sa position durant la Guerre du Golfe, les Etats-Unis vont tripler ses quotas d'accès au marché américain. La disparition des AMF se traduit par une rapide redistribution géographique de l'industrie textile mondiale. Premièrement, entre pays du nord et pays du sud : ainsi, la Commission européenne estime cette année à 810 000 emplois les possibles pertes dans l'Union sur 2,4 millions de postes (- 34 %). Mais, deuxièmement, ce phénomène de redistribution est tout aussi massif entre pays du sud au détriment des plus fragiles et des moins compétitifs. A rémunération égale, un ouvrier malais ou chinois est deux fois plus productif qu'un salarié marocain. Ainsi, alors que depuis trente ans la Tunisie a fait du textile- habillement un des axes de spécialisation de son insertion dans la DIT, le pays voit se multiplier les fermetures au profit soit de l'Europe centrale, soit de l'Asie. En Asie même, la Chine est le principal bénéficiaire au détriment du Bangladesh, de l'Indonésie et des Philippines. 2.3. Le système Nike : un structure légère, souple et hiérarchisée Acteur central de cette 3em mondialisation financière et ultra-libérale qui apparaît à partir des années 1960, les firmes transnationales peuvent être analysées comme des systèmes dont la structure spatiale révèle les choix stratégiques. Le système Nike est une structure légère, souple et hiérarchisée qui peut être analysée selon un modèle centre/ périphérie, au plan organisationnel et territorial. Si la firme passe de 3 400 emplois directs à 18 000 entre 1986 et 2005 (+ 14 600 sal., X 4,2), elle demeure de relativement petite taille par rapport à son chiffre d'affaires et à son volume mondial de production. Ce centre fonctionnel constitue le cœur stratégique (commandement), technique (innovation), économique (société mère, remontée des profits) et spatial en étant centré sur les Etats-Unis qui ne représentent pourtant au total que 3 % des emplois mondiaux, directs et surtout indirects, de la firme. Nike s'entoure en effet d'un très vaste dispositif productif réticulaire qui mobilise en externe - par un recours systématique à la sous-traitance – 652 900 salariés en 2004. Cet exemple témoigne bien du fait qu'il n'y a absolument disparition de l'industrie (la société post-industrielle est une lubie), de la production matérielle et de la classe ouvrière. Mais ces deux composantes sont rejetées en périphérie et mobilisées par le centre selon ses besoins. Le système réticulaire de Nike : une forte hiérarchie centre/ périphérie
Trois axes permettent de comprendre le fonctionnement de ce système productif spécifique :
Aux Etats-Unis, le système interne de Nike est polarisé sur trois sites américains fonctionnellement spécialisés :
L'internationalisation des activités se traduit par l'implantation de centres de gestion et de coordination continentaux au Canada, aux Pays-Bas pour l'Europe (Hilversum) et à Hong-Kong pour l'Asie Pacifique. En effet, la mondialisation ne signifie aucunement la disparition ou le télescopage des différents niveaux d'échelles géographiques. Chacun d'entre eux joue un rôle spécifique. En particulier, de très nombreuses firmes transnationales organisent leur système mondial sur des bases continentales. Enfin, des centres de distribution spécifiques sont localisés dans les grandes villes des plus gros marchés nationaux car la mondialisation s'articule aussi étroitement à la hiérarchie urbaine (encore un réseau à analyser) : Johannesburg (Afrique du Sud), Singapour, Bruxelles (Belgique), Melbourne (Australie), Santiago du Chili, Bueno Aires (Argentine), Kuala Lumpur (Malaisie), Manille (Phil), Taiwan, Mexico (Mexique), Sao Paulo (Brésil), Bangkok (Thailande), Hong Kong (Chine) Le tout dessine un très vaste réseau aux articulations mondiales, continentales et nationales de flux internes et externes à la firme transportant et livrant informations (demande des marchés, choix de nouveaux produits…), capital et produits matériels. Cartes à projeter : le système mondial de Nike Le système textile mondial : une nouvelle DIT
Trois grands bassins productifs principaux sont mobilisés :
Dans ce contexte, les zones franches d'exportations sont le principal laboratoire de cette nouvelle DIT. Ce sont des zones industrielles disposant d'avantages fiscaux et surtout de règles sociales inexistantes ou très assouplies afin d'attirer les productions des pays développés dans les pays du Sud pour produire à bas coût pour le marché mondial. Apparues à la fin des années 1970, elles sont plus de 3 000 dans 116 Etats en 2002 pour atteindre 5 174 unités en 2005. Elles emploient près de 45 millions de salariés.
Mais comme le montre le cas du textile, cette situation est en train de changer. En effet, du fait de l'entrée en janvier 2005 de la Chine dans l'OMC, le gouvernement des Etats-Unis a commandé une large étude internationale sur les coûts salariaux comparatifs entre de très nombreux pays afin d'évaluer son impact industriel et commercial. Les données de l'ITC américain de 2004 sur le coût horaire moyen d'un salarié du textile portant sur plus de 40 Etats illustrent les énormes écarts mondiaux de salaire à fonction et qualification égales : si un Japonais touche 22,76 $ de l'heure, un Bengalis tombe à 0,25 $. Autrement dit, un salarié japonais équivaut à 91 emplois au Bangladesh, un des pays les plus pauvres du monde. Carte : Division internationale du travail et géographie
salariale :
Dans les pays développés, le coût global de la main d'œuvre inclut en effet à la fois les rémunérations directes (salaires bruts, congés payés, primes…), les cotisations sociales (retraites et assurance santé) et les charges fiscales liées au salaire. On peut sans doute affirmer que globalement ces firmes mettent en concurrence non seulement les salariés textiles entre eux sur la base du salaire versé directement mais tout autant les structures sociales et les territoires concernés à travers la question de la protection sociale. Ainsi, si la Suède - du fait de l'adoption dès les années 1930 d'un système de protection de qualité - consacre 34,7 % de son PNB aux dépenses de sécurités sociales (santé, retraites) et si les dépenses de sécurité sociale des pays de l'OCDE ont presque doublé de 1960 à 1990, celles-ci sont quasi-inexistantes dans de nombreux pays du sud et marginales dans d'autres : la protection sociale ne couvre ainsi que 8 % de la population active indienne (Thaïlande : 10 %, Chine : 18 %). Ceci est un facteur fondamental du différentiel de coût salarial. La mise en réseaux du monde par Nike repose donc fondamentalement sur l'interconnexion concurrentielle des territoires et des relations sociales et salariales des pays du monde. Cette mise en réseaux n'abolit donc ni le temps, ni l'espace. Bien au contraire, elle plonge ses racines dans les territoires. Carte. La sécurité sociale : une géographie si inégale Ainsi, face à cette insécurité sociale généralisée dans les pays du Sud qui se conjugue à de faibles coûts salariaux directs, la structure familiale joue - en général et quand elle le peut - un rôle majeur dans le cadre de solidarité intergénérationnelle (absence de retraite, de prise en charge sociale du coût des soins médicaux…). Les enfants prennent en charge et accueillent sous leurs toits leurs parents âgés ou malades. Le rôle économique et symbolique le plus souvent dévolu au fils explique, en partie, dans certains pays comme la Chine ou l'Inde les nombreux infanticides ou avortements des embryons ou petits enfants de sexes féminins. Alors que l'économie mondiale n'a jamais produit autant de richesses, l'objectif est-il de supprimer congés payés, retraites et assurance santé aux salariés en disposant déjà ou d'étendre progressivement ce dispositif à l'ensemble du monde ? Nous sommes là face à un véritable débat de civilisation qui dépasse la seule question du salaire direct.
Dans ce contexte, le moindre grain de sable peut s'avérer redoutable alors que la mondialisation sauvage des activités textiles des décennies 1970-2000 est peu à peu remise en cause par les campagnes des Organisations Non Gouvernementales et des syndicats. Ainsi, la campagne lancée en 2000 par le magazine canadien Adbusters contre Nike porte sur les conditions de travail de ses fournisseurs en Indonésie (60 000 salariés). Ce magazine, créé en 1989, tire à 120 000 exemplaires, et constitue l'un des “bibles” du mouvement altermondialiste. A la suite de cette campagne, Nike a reconnu publiquement en février 2001 les graves abus et les violences exercées par ses sous-traitants dans ses 25 usines d'Indonésie et s'est engagé à établir un code de bonne conduite sociale. De même, à l'automne 2003, à la suite d'un procès lancé en Californie concernant de fausses déclarations sur les salaires de ses ouvriers en Asie qui remonte jusqu'à la Cour Suprême des États-Unis, Nike s'engage à verser 1,5 million de dollars à une association de défense du travail équitable (Fair Labor Association) et prend la décision de ne plus communiquer sur ces questions sensibles. Mais ces questions ne concernent pas que Nike. Ainsi, en 1999, une dizaine de firmes vestimentaires nord-américaines comme Calvin Klein ou Ralph Lauren acceptent de dédommager quelques 50 000 immigrés asiatiques. Alors que les offres d'emplois leur proposaient de travailler aux États-Unis, ils se retrouvèrent bloqués dans de véritables bagnes industriels sur l'île de Saïpan, territoire effectivement sous souveraineté américaine, mais dans l'archipel des Mariannes du Nord, en plein océan Pacifique. Ces campagnes de sensibilisation sont relayées par les organisations syndicales des salariés du Nord qui réclament :
Cette 3em mondialisation pose donc avec force la question centrale de l'adoption progressive de normes sociales mondiales par tous les Etats comme le réclament les différents syndicats et l'Organisation Internationale du Travail de l'ONU en notant que bonne protection sociale, productivité et prospérité se renforcent mutuellement. Si la mise en réseaux du monde par Nike fut une véritable innovation et explique le succès de la firme, celle-ci tend progressivement aujourd'hui par être rattrapée par une mise en réseaux de nouveaux acteurs, syndicats et ONG. Ce processus se traduit par l'émergence d'un débat sur la nécessaire promotion des avancées sociales obtenues dans les pays développés dans l'entre deux guerres puis pendant les Trente Glorieuses. A la mondialisation de Nike répond l'exigence d'universalisation de nouveaux droits sociaux et économiques pour l'immense monde du salariat. Au total, la mise en réseaux du monde a donc encore de beaux jours devant elle.
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