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Pierre Gourou, un géographe dans son siècle (1900-1999)
Sylvain Allemand présente l’organisation du débat, qui comportera trois volets : l’homme, l’œuvre, la postérité.
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| Résumé |
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I. L'Homme Pour introduire le débat, on projette une photographie de Pierre Gourou qui date de 1995 ou 1996, prise dans un jardin bruxellois, où P. Gourou, alors âgé d’au moins 95 ans, discute avec fougue.
Jean-Pierre Raison Pierre Gourou, cet éminent géographe français, n'a finalement résidé en France qu’une dizaine d’années, en deux temps : né à Tunis, il vint en France pour ses études universitaires, couronnées par l’agrégation, et pour effectuer son service militaire, soit un total de cinq ans ; puis il y résida pendant les années de guerre, où il ne pouvait regagner Bruxelles, ce qui lui valut d’enseigner à Montpellier puis à Bordeaux. Mon premier contact fut avec son œuvre, en 1952-53, par la lecture des Pays tropicaux dans leur première édition (1947). En vérité, peu de géographes français ont connu Pierre Gourou autrement que par son œuvre écrite.
Il faut mettre fin à une rumeur infondée : Pierre Gourou n’est pas parti à Bruxelles parce qu’il était en butte à l’hostilité de quelques collègues qui tenaient le haut du pavé à la Sorbonne. Il a fait son choix dès 1936 et il s’y est tenu. Il a d’ailleurs longuement enseigné en France, puisque dès 1947 il était élu au Collège de France, où il exerça près d’un quart de siècle. Mais, à cette époque, le Collège, si éminent fût-il, n’était guère fréquenté par les étudiants. Les “ Sorbonnards ” de l’époque ont donc largement ignoré Gourou, ou, au mieux, ne l’ont connu qu’à travers ses écrits. Ils ont même, dans les années cinquante, pratiquement ignoré la géographie du monde tropical, car celui qui devait l’enseigner, Charles Robequain, aîné et ami de Pierre Gourou, auteur d’ouvrages d’une grande modernité (Le monde malais, Madagascar…) était gravement malade et ne professait guère.
Les cours de Pierre Gourou à l'ULB (Université libre de Bruxelles) couvraient un spectre beaucoup plus large qu'au Collège de France. C'est Henri Nicolaï, notre collègue belge dont nous regrettons l’absence, qui l’a le mieux connu comme enseignant. Sur ce que j’en ai entendu au Collège, ses cours étaient toujours très clairs, très structurés, ponctués de traits d’humour, voire de “ blagues ”. Il utilisait systématiquement le tableau noir pour écrire tous les noms propres et les chiffres ; mais point d’autre outil pédagogique à l’époque.
Paul Pélissier Il est difficile de parler de la personne de Gourou, car c’était un homme extrêmement discret, réservé, qui ne parlait jamais de lui spontanément. On peut cependant tenter d’esquisser sa personnalité en soulignant qu’il associait une grande courtoisie à une extrême fermeté de sa pensée et de ses positions, une grande disponibilité, à l’horreur des bavardages, de la démagogie et des polémiques. Sur ce dernier point, on peut relever sa parfaite indifférence, voire son ironie hautaine, à l’égard des controverses que certains ont prétendu soulever à propos de la géographie tropicale telle qu’il l’incarnait : du verbiage pas à sa hauteur. Un atout fondamental de Gourou : sa prodigieuse puissance de travail et sans doute une rigoureuse organisation de son temps. Dormant très peu, attelé à ses lectures et à ses réflexions dès six heures du matin, méthodique et jamais stressé, il avait tout lu, tout en gardant le temps d’une visite chez les antiquaires, aux expositions qui l’intéressaient, ou tout simplement chez ses amis. En bref, un homme de culture et un humaniste fortement ancré par ailleurs dans une philosophie rationaliste.
Une question de la salle sur les rapports de Pierre Gourou avec la politique.
Paul Pélissier La géographie de Gourou débouche directement sur le politique, c’est-à-dire sur le volontarisme politique ; sans doute y reviendrons-nous. Mais sa farouche indépendance d’esprit lui interdisait d’être un homme de parti, surtout lorsque “ le Parti ” (communiste) régnait sur une importante fraction des enseignants de l’Institut de Géographie. Celle-ci lui reprochait d’avoir vécu dans une tour d’ivoire, d’avoir toujours refusé de “ s’engager ” (en réalité : de ne pas adhérer à l’idéologie marxiste). Allégation parfaitement injuste : il m’est permis d’en témoigner à travers deux exemples. Dès son arrivée à Bordeaux, en 1942, les étudiants ont tout de suite compris à qui ils avaient à faire, et ce n’est pas sans émotion que j’évoque la confiance réciproque qui s’est immédiatement instaurée, les avis, les conseils, parfois même les informations précises qu’il donnait aux garçons menacés par le S.T.O., avec un sens des responsabilités apparemment indifférent aux risques que la moindre indiscrétion faisait courir en cette triste période… Lié aux réseaux du M.L.N. de Gabriel Delaunay (futur préfet régional d’Aquitaine), proche de son collègue le philosophe Lacroze, chef du deuxième bureau clandestin (lequel faisait de sa propriété de Dordogne un relais pour le maquis de l’Armée Secrète), Gourou devenait en août 1944 vice-président du Comité de Libération de la Gironde, chargé de surcroît de la question cruciale du ravitaillement.
Le second exemple de l’engagement de Gourou concerne l’Indochine. Lorsqu’il s’agit d’ouvrir des négociations avec le Vietminh, il ne se dérobe pas : dès janvier 1946, il part pour la Conférence de Dalat (où il a pour interlocuteur son ancien élève, le futur général Giap, qu’il tenait pour “ un esprit d’élite ”), avant de participer l’année suivante à la Conférence de Fontainebleau. C’est fort probablement l’échec de ces négociations, l’aveuglement des responsables politiques, avec l’inéluctable perspective d’une guerre insensée, le sentiment d’impuissance et l’amertume qu’il en éprouve, qui conduisent Gourou à tourner définitivement le dos à toute participation à l’action politique. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il n’ait pas suivi avec une attention toujours en éveil les affaires du monde : qui mieux que lui a perçu les transformations induites par le progrès des techniques et les défaillances des encadrements politiques ?
Certes, Gourou n’a pas participé, que je sache aux débats et aux combats anticolonialistes : les appréciations abruptes et les réunions houleuses ne s’accordaient ni avec sa culture ni avec sa courtoisie et, sur le fond, il considérait qu’on ne refait pas l’Histoire…
II. L'œuvre
Sylvain Allemand propose de centrer la discussion sur trois ouvrages : Les paysans du delta tonkinois (1936) Les pays tropicaux (1947 et 1966) Terres de bonne espérance. Le monde tropical (1982) Il pose une première question : Pierre Gourou est-il un géographe tropicaliste ?
Jean-Pierre Raison Non, à mon sens, Pierre Gourou n’est pas spécifiquement un géographe tropicaliste, un qualificatif qu’il n’employait, je crois, guère : je suis, sur ce point de l’avis de notre collègue Henri Nicolaï, avec lequel nous avons dirigé un livre sur “ l’actualité de Pierre Gourou ” : celui-ci est un grand géographe “ tout court ” qui a choisi de traiter, en milieu tropical, de quelques grands problèmes géographiques, et notamment des contrastes de densité dans le monde rural. Les circonstances, et son penchant personnel, l’ont conduit à s’en tenir pour l’essentiel au monde tropical, mais il n’en faisait pas une règle. Il a publié non seulement sur la Chine, qui n’est pas tropicale stricto sensu, sur le Japon mais aussi sur la Belgique. Pour une géographie humaine montre l’étendue de sa culture hors tropiques. Se cantonner pour l’essentiel au cadre des tropiques humides était pour lui un choix méthodologique : en limitant le champ écologique (“ toutes choses égales d’ailleurs ”), on facilite un travail de comparaison de cas qui vise pour l’essentiel à montrer que les différenciations entre régions, et notamment les contrastes de densité ne relèvent pas de déterminismes physiques mais des spécificités des civilisations.
Pour en venir aux ouvrages choisis, Les paysans du delta tonkinois ne sont pas la première thèse française consacrée à un espace régional tropical. Ils ont été précédés de quelques années par la thèse de Charles Robequain, sur le Thanh Hoa, une région limitrophe. René Dumont faisait sa thèse d’agronomie au même moment sur le même espace que Gourou, mais sur le thème spécifique de la riziculture. Je doute qu’ils se soient beaucoup fréquentés et en tout cas l’existence de la thèse de Dumont (qui répond à des canons académiques différents) n’explique pas qu’il n’y ait, dans la thèse de Gourou que très peu de pages (guère plus de 25 sur 666) strictement consacrées à la riziculture. Il est vrai que l’aménagement rizicole est partout dans ce livre, y compris dans l’étude du “ milieu physique ”, effectuée en première partie, selon les normes de la monographie classique. Soumission apparente aux règles du genre, mais détournement, ou “ dérive ” : le milieu “ physique ”, c’est la rizière et la rizière est une expression de la civilisation. On notera d’autre part la place considérable (90 pages) consacrée à l’artisanat ou plutôt à ce qu’il appelle les “ industries paysannes ”, de localisation apparemment anarchique mais dont Pierre Gourou fait apparaître la logique, les nœuds, les articulations. En ce sens, Pierre Gourou apparaît comme un “ ruraliste ” plus que comme un praticien de la géographie agricole. Il montre ce qui se cache derrière les paysages : les techniques, mais aussi les relations sociales et économiques. Sa thèse est un travail extrêmement minutieux, avec notamment des index extraordinaires, presque sur-dimensionnés.
Sylvain Allemand Pourrait-on évoquer les aspects conceptuels, en particulier dans le domaine culturel ? Qu'en est-il des techniques d'encadrement ?
Paul Pélissier Gourou ne parle pas de géographie culturelle en raison de l’ambiguïté du mot “ culture ”, qui n’a pas le même sens en anglais et en français. Pour lui, la clé de la différenciation des paysages ce sont les civilisations, qu’il s’applique à analyser à travers deux composantes, les techniques de production et les techniques d’encadrement (qu’il finit par réduire aux “ encadrements ”. Si le premier terme n’appelle pas de commentaires, le second a suscité réserves et questions. Il est significatif que Gourou ait refusé de lui substituer “ structures ” parce qu’elles renvoyaient à “ structuralisme ”, donc à un système de pensée, alors qu’il raisonnait à Partir d’études de cas (sans doute aussi parce qu’il avait horreur des modes…). C’est par l’insistance croissante qu’elle met sur les encadrements, c’est-à-dire les moyens par lesquels les hommes s’organisent, que la géographie de Gourou débouche directement sur le politique (même s’il a refusé de faire de la politique).
Jean-Pierre Raison À lire la bibliographie de Pierre Gourou, on est frappé par le nombre d’articles qui relèvent de la géographie politique ou de la “ géopolitique ” (ainsi sur l’Ouganda, sur la crise mau-mau au Kenya). Un grand nombre de ses cours “ régionaux ” au Collège porte aussi sur des problèmes géopolitiques.
Pour ce qui est des encadrements, j’insiste sur le fait qu’il affirme que “ tout homme est civilisé ”, et donc ne peut vivre que par des encadrements. Il n’est pas de meilleur remède au racisme que la lecture de ses œuvres : à la tension géographique entre particulier et général répond la tension “ civique ” entre diversité des civilisations et commune dignité de tous les hommes.
Paul Pélissier Pierre Gourou est adversaire des modes, notamment des modes de vocabulaire. Il préfère les mots simples et qui durent.
Jean-Pierre Raison Pierre Gourou utilise relativement peu le jeu des échelles (ou plutôt il le pratique mais sans en faire un principe théorique), alors que les géographes ne cessent aujourd'hui d'en parler, de parler des articulations d’échelles. Il hésite devant les mots “ système ” (alors que sa pensée est largement “ systémique ”) ou “ structure ”. Je partage le point de vue de Paul Pélissier : adversaire des modes, il cherche à user d’un vocabulaire simple. J’ajouterai qu’il craint les effets pervers du champ sémantique des mots : système évoque “ esprit de système ”, dont il est fort éloigné ; “ structure ” paraît référer à charpente, à une permanence alors que le monde humanisé est mouvement, à une approche “ par le haut ”, par le général, alors qu’il raisonne inductivement, du particulier au général.
Sylvain Allemand Passons aux Pays tropicaux…
Jean-Pierre Raison Il est difficile de parler de ce livre, pourtant fondamental et qui, traduit en langue anglaise, fit beaucoup pour la réputation internationale de Pierre Gourou. La deuxième version (1966) est très différente de la première (1947), qui est très pessimiste sur l’avenir du monde tropical - hors les terres irriguées -, mais on lit souvent la deuxième version avec les lunettes pessimistes de la première. D’autre part, même dans ce texte remanié, je reste gêné par l'opposition systématique entre l'essart, l’agriculture sur brûlis, ce que Gourou appelle “ l’agriculture caractéristique des pays tropicaux ”, et la riziculture asiatique, la seconde étant infiniment supérieure à la première. Ce manichéisme, qu’il ne surmontera que lentement, le conduit à des termes qu’on peut juger maladroits comme celui de “ civilisation supérieure ”, dont certaines connotations sont aux antipodes de la pensée de cet “ homme des Lumières ”. Il insistera toutefois (notamment dans Pour une géographie humaine) sur le fait que les civilisations supérieures ne le sont qu’au regard de l’efficacité qu’elles ont pour l’aménagement des paysages : c’est le thème de “ l’efficacité paysagique ”, qui prend une importance croissante dans son œuvre.
Paul Pélissier C’est évidemment son livre sur Les pays tropicaux qui fonde la réputation de Gourou d’être tropicaliste. Jean-Pierre Raison vient de montrer l’ambition de ce livre, d’en souligner les évolutions, de regretter à juste titre qu’on lise souvent les éditions récentes avec les lunettes pessimistes de la première édition. Je partage pleinement son analyse et ses réserves, notamment à propos du schéma opposant l’essart africain à la riziculture asiatique. Sans doute Gourou a-t-il mis quelques années à admettre l’efficacité des techniques africaines d’agriculture sédentaire sous pluie (il a lu mon premier papier sur les Sérèr (1953) avec un certain scepticisme…). Mais il a vite nuancé (je devrais dire : il a corrigé par nuances successives) sa position initiale née de la confrontation entre son expérience indochinoise et la littérature disponible en 1945 sur les autres pays tropicaux. Une autre difficulté de Gourou pour “ corriger le tir ” tient sans doute à ce que sa connaissance personnelle de l’Afrique a démarré au Congo belge, c’est-à-dire dans une Afrique centrale qui ne brille guère, c’est le moins que l’on puisse dire, par ses civilisations agraires. Il reste que cette vision d’ensemble des problèmes centraux du monde tropical était, au lendemain immédiat de la guerre, un tour de force, peut-être prématuré mais certainement irremplaçable. Et dont l’influence a très largement dépassé le petit monde des géographes. Mais à mes yeux, le grand livre de Pierre Gourou, ce sont ses Terres de bonne espérance qui synthétisent à la fois son style si personnelle, sa démarche, ses vues sur le monde tropical et son développement, sa conception et sa pratique de la géographie, j’oserai dire sa philosophie.
Jean-Pierre Raison Terres de bonne espérance est sans nul doute un grand livre, d’autant plus important qu’il est à la portée de tous. Une petite anecdote : comme il fallait, pour une épreuve orale de DEUG, choisir un livre sur lequel les étudiants seraient interrogés. Les enseignants non “ tropicalistes ” de Paris X ont proposé Terres de bonne espérance… ce qui ne pouvait que réjouir les spécialistes des “ tropiques ”! Les résultats ont été au-delà des espérances : les étudiants avaient lu et assimilé l’ouvrage, qui s’est révélé extrêmement pertinent pour la discussion de problèmes de géographie générale. Cela tient à la façon lucide et remarquablement pédagogique d’aborder les problèmes ; cela tient aussi à la large palette de styles que Gourou savait manier, du récit de voyage, humoristique ou poétique, au calcul statistique ou au panorama historique ; cela tient enfin à son art très calculé de passer du particulier au général et inversement.
Paul Pélissier Terres de bonne espérance est sous-titré Le monde tropical. Cela m’incite à revenir au tropicalisme pour remarquer d’abord que Gourou (qui est sans doute avec Robequain le seul vrai tropicaliste par son expérience globale) ne se disait pas tropicaliste. Il aurait pu appliquer sa problématique aussi bien au Japon ou en Corée qu’en Indochine. Ainsi les polémiques anti-tropicalistes ne sont que discours contre moulins à vent. J’ajoute qu’à l’instar de nombreuses ethnies africaines, c’est le regard des autres qui nous a d’abord baptisé “ tropicalistes ”. Par contre se dire africaniste, américaniste ou orientaliste a un sens parce que ces termes recouvrent des civilisations et non pas des conditions naturelles.
Non pas que je dénie tout contenu à “ tropicaliste ” mais ce mot signe davantage un état d’esprit et des motivations (qui changent avec le temps) qu’une démarche scientifique : autrefois le goût de l’aventure et de la découverte, naguère le besoin d’évasion et de dépaysement, toujours la curiosité et la sympathie pour des civilisations différentes, souvent le souci d’être utile et d’apporter sa pierre au développement (d’ailleurs Gourou écrit à plusieurs reprises que la géographie est une discipline “ utile et légitime ”). D’où entre “ tropicalistes ” des affinités humaines avant d’être, généralement mais pas nécessairement, scientifiques.
Ceci dit, il n’y a pas d’objectifs, de méthodes, d’instruments spécifiques de la géographie tropicale : comme partout, celle-ci doit s’adapter aux situations historiques, faire parler les paysages, mobiliser les outils disponibles hic et nunc, parfois en créer. Quoi de commun entre la recherche géographique dans le delta tonkinois et dans la forêt congolaise ? Les conditions de travail et les outils dont disposait Gourou dans le delta tonkinois dans les années trente étaient diamétralement opposées à celles que devaient affronter les africanistes après la guerre et aujourd’hui encore. Gourou dit lui-même qu’il se trouvait en face d’une région parfaitement définie et délimitée, qu’il “ disposait d’une base cartographique d’une qualité fort supérieure aux cartes au 1/80000° à hachures qu’utilisaient en France à cette époque [ses] collègues géographes ” ; les cartes au 1/25000° avec courbes de niveau tous les cinquante centimètres étaient accompagnées de cadastres par communes ” avec plans à grande échelle éclairant de façon complète le degré de parcellisation du delta ”.À tous ces atouts s’ajoutaient le recensement exact de la population, un excellent réseau routier qui laisse rêveurs les familiers de la “ tôle ondulée ” africaine, l’appui d’une administration dont la rigueur assurait au géographe que ses questionnaires soient remplis et retournés par les 8 000 villages du delta ! Sur chacun de ces points les conditions de la recherche géographique en Afrique tropicale étaient et demeurent encore aux antipodes de celles rencontrées par Gourou dans le delta du Fleuve Rouge. Au sud du Sahara, le seul document solide c’est le paysage ; les cartes étaient et sont encore souvent de valeur très inégale, sauf exceptions locales le cadastre est inconnu (parfois même les limites administratives), les recensements de la population sont aussi approximatifs que les statistiques de la production, le réseau routier aussi… incertain que l’intérêt de l’administration. Et si j’évoquais les conditions de travail et les pratiques des américanistes, je ne ferais qu’aggraver la diversité, sinon l’hétérogénéité, de la géographie tropicale. J’ajoute qu’il serait bon que notre enseignement, et d’abord nos manuels échappent aux poncifs réducteurs sur “ les Tropiques ”, “ l’Afrique ”, ou “ le Tiers Monde ” et reflètent une géographie vivante, évolutive, à l’affût des changements, conforme à un domaine géographique simultanément de plus en plus métis et de plus en plus disparate.
Sylvain Allemand Pourrions-nous revenir sur ses contacts avec les tropicalistes américains ?
Paul Pélissier Je ne sais quelles étaient ses relations personnelles avec eux, mais il est sûr qu’il les lisait attentivement et que la confrontation avec ces écrits lui était stimulante. À l’origine de la rédaction des Pays tropicaux, il y a, en 1945, son séjour forcé à Dakar où, parti présider le jury du baccalauréat, il est immobilisé par une violente crise de paludisme. Il en profite pour lire, à l’Institut Français d’Afrique Noire, les travaux américains les plus récents qu’on ne trouvait alors pas en France.
Philippe Pinchemel s’étonne que, s’agissant de Pierre Gourou, le débat sur le déterminisme n’ait pas encore été lancé. Il représente pourtant la clé de sa pensée, de sa problématique et aussi de ses contradictions. Il évoque, à propos des facteurs d’explication des fortes densités de Java le texte de Pierre Gourou dans L’Asie, prenant à contre-pied les arguments très (trop ?) simplement déterministes de Robequain dans Le monde malais.
À travers mes écrits de Pierre Gourou, on trouve le plus souvent une démarche à trois temps : un exposé des interprétations déterministes ; une critique très argumentée et très “ destructrice ” de ces explications naturalistes ; une conclusion beaucoup plus nuancée, relativiste, accordant un certain rôle aux “ conditions naturelles ”. À ce propos, Ph. Pinchemel demande si quelqu’un pourrait lui fournir la référence d’un article de Pierre Gourou dans lequel il explique la fertilité des sols des deltas tropicaux de l’Asie des moussons par le fait que les matériaux alluvionnaires proviennent de fleuves originaires de milieux montagnards et extra-tropicaux. Ph. Pinchemel évoque enfin ses rencontres trop rares avec un géographe dont la pensée et la démarche l’ont considérablement influencé : une rencontre à Cavalaire en compagnie d’Etienne Juillard et surtout une inoubliable visite de Bruxelles sous sa direction.
Jean-Pierre Raison L’article évoqué par Ph. Pinchemel est sans doute “Les deltas, foyers de concentration humaine“, in Ressources naturelles de l’Asie tropicale humide, Paris UNESCO, 1974, p. 473-481. Mais l’hypothèse d’une qualité particulière de l’alluvionnement (qui n’explique pas les contrastes de densité entre deltas) n’est qu’une première étape d’un raisonnement qui explique en définitive les contrastes de peuplement par le contraste “ entre des techniques de production et d’encadrement à grande capacité de peuplement et des techniques à faible capacité de peuplement ”.
III. La postérité
S. Allemand Revenons au déterminisme, car c'est un des principaux arguments des détracteurs des Pays Tropicaux.
Jean-Pierre Raison Taxer Pierre Gourou de déterminisme ne me paraît pas une critique sérieuse, puisqu’il s’emploie au contraire constamment à le débusquer. Je dirais même qu’il me semble parfois excessivement anti-déterministe, passant trop vite sur des contraintes évidentes (mais non absolues). Il est moins absurde de lui reprocher une négligence pour les villes - surmontée dans L’Afrique tropicale, nain ou géant agricole ? (1991) - ou pour les contextes macro-économiques. Pour en rester au déterminisme, je voudrais souligner deux points : 1/ Le procès du déterminisme n’est pas une cause entendue. Car d'autres déterminismes apparaissent, socio-biologiques en particulier, comme le montre l'ouvrage de Jared Diamond : De l’inégalité parmi les sociétés (édition française : 2000) ; 2/ Pierre Gourou s’est consacré à la zone où le déterminisme pourrait se justifier le mieux ou le moins mal : les pays tropicaux. Certes, corrélation n'est pas causalité, mais il y a eu souvent (il y a beaucoup moins aujourd’hui) corrélation entre appartenance à la zone inter-tropicale et pauvreté. Le manque de moyens techniques et de capitaux accroît les risques et donc les “ contraintes ” écologiques, surmontables mais réelles.
Paul Pélissier Oui, Gourou a toujours ferraillé contre le déterminisme élémentaire du milieu naturel, “ cette vieille guenille… qui renaît sans cesse ”, mais également contre toute forme de déterminisme, à commencer par le déterminisme de civilisation. Ainsi, il n’y a pas de “ civilisation du riz ” et la riziculture est une technique intégrée à des civilisations d’une grande diversité (quoi de commun, hors le riz, entre les civilisations des “ Rivières du Sud ”, des Hautes Terres malgaches et du Nord-Vietnam ?). Mais l’anti-déterminisme de Gourou ne s’applique pas seulement au monde des tropiques. Deux ou trois citations extraites d’un ouvrage dirigé par Braudel consacré à l’Europe en apportent la meilleure démonstration. S’interrogeant sur “ la fortune inouïe ” de l’Europe, Gourou dénonce la soi-disant “ vertu particulière ” des climats européens et écrit par exemple à propos du climat méditerranéen qu’il aimait tant : “ ce ne sont pas les faiblesses du climat méditerranéen (froidure des hivers, irrégularité des pluies, sécheresse des étés) qui expliquent la pauvreté des populations du Mezzogiorno ou de l’Andalousie, mais un passé de sous-administration, d’oppression latifundiaire, de techniques agricoles déficientes, d’analphabétisme… Certains se plaisent néanmoins à attribuer au climat méditerranéen, à la clarté de l’atmosphère, les mérites du “ miracle grec ”, la philosophie de Platon et la symétrie du Parthénon (les flèches gothiques conviendraient donc à des climats brumeux !). Comment accepter un bond aussi prodigieux entre un trait climatique et les raffinements d’une culture ? ”. Et notre auteur d’évoquer les hautes civilisations nées sous des climats non-tempérés, telles celles de l’Égypte, de l’Inde ou du Pérou. Et pourquoi cette brutale décadence de l’Europe après la seconde guerre mondiale ? “ Si la rayonnante grandeur de l’Europe avait été déterminée par la race, le climat ou la disposition du relief, pourquoi ces facteurs auraient-ils brutalement cessé d’agir ? C’est que, pas plus que la décadence, la grandeur de l’Europe n’a été liée à des facteurs génétiques ou physiques ; elle a relevé de circonstances historiques en grande partie sans effet aujourd’hui ”. À une tout autre échelle, Gourou souligne le rôle des techniques, en rappelant qu’en Belgique, à superficie égale, la valeur de la production agro-pastorale de la partie flamande est le triple de celle de la partie francophone…
Pour en revenir aux Tropiques, Gourou estime que les échecs de la colonisation blanche, comme la faible espérance de vie des autochtones, n’y sont pas dus au climat mais à l’insalubrité, donc aux maladies et au retard de la recherche médicale (on songe aux “ fièvres ” et notamment au paludisme). “ Jusqu’au XIXème siècle, l’insalubrité des pays tempérés n’était pas moins lourde que celle des Tropiques ”. Toutes ces remarques conduisent à la fois à une vision optimiste fondée sur le progrès des techniques et des civilisations (des “ encadrements ”) et, une fois encore, au volontarisme politique. Mais, j’en conviens, l’auteur laisse au lecteur le soin d’en définir les termes, les étapes, les moyens, bref la machinerie politique proprement dite.
Question de la salle Dans les années 1950/60 se développe le souci de promotion du paysannat local. Est-ce sous l'influence des géographes et de Gourou ?
Jean-Pierre Raison Je ne le pense pas. Le souci de promotion du paysannat local se manifeste à l’occasion de la crise des années trente ; il est freiné par la guerre mondiale. Il se concrétise ensuite sous la pression de facteurs politiques autant qu’économiques qui dépassent largement la petite audience des géographes. Mais la promotion du paysannat local néglige alors l’utilisation des savoirs paysans.
Question Quel fut le rapport de Pierre Gourou avec les autres sciences sociales ?
Jean-Pierre Raison Pierre Gourou avait pour une large part des amitiés extérieures au monde des géographes. Il était particulièrement proche de Fernand Braudel. Il estimait beaucoup Lévi Strauss. Il partageait son bureau au Collège avec le grand orientaliste Paul Mus. Mais il utilisait peu les concepts des autres ; il se situait à sa place de géographe, par rapport à eux. Si aujourd’hui il est couramment lu par anthropologues, ethnologues, voire agronomes, sa pensée ne me paraît plus guère connue des historiens, alors que, selon une tradition bien française, c’est avec l’histoire que Gourou avait le plus de familiarité. Sans doute les historiens n’ont-ils plus pour l’instant le goût des vastes synthèses à la Braudel et sont-ils largement repliés sur l’hexagone, ou au mieux sur le “ polygone européen ”.
Sylvain Allemand Pierre Gourou n’a pas, ce me semble, la place qu'il mérite parmi les géographes.
Jean-Pierre Raison Sans structure scientifique forte pour l’appuyer, en France, il a sans doute souffert un temps d’un “ déficit d’audience ”. Mais ce n’est plus le cas à partir des années soixante : sa pensée entraîne l’adhésion ou suscite des polémiques parfois violentes, voire injustes.
Question de la salle Pierre Gourou connaissait-il Karl Sauer, en géographie culturelle ?
Jean-Pierre Raison À ma connaissance, il ne fréquentait pas Sauer, mais il lisait ses travaux et ceux de l’“ école californienne ”, souvent cités notamment dans ses écrits sur l’Amérique latine.
Paul Pélissier J'avoue mon ignorance à ce sujet
Sylvain Allemand Venons en au “ sous-développement ”, un concept guère utilisé par Pierre Gourou, ce qui lui a valu les critiques des géographes marxistes.
Jean-Pierre Raison La critique est venue plus généralement des “ tiers-mondistes ” ou des “ développementistes ”. Pierre Gourou détestait le terme de “ sous-développement ” : pour lui, si “ pauvreté n’est pas vice ”, “ sous-développement ” a quelque chose de méprisant, avec des relents d’arriération et laisse entendre qu’il n’y a qu’un modèle : le “ développement ” des pays riches. Tout est dit dans ces quelques lignes de Terres de Bonne-Espérance : “ Ce fut un privilège que de se trouver aux Etats-unis, fin 1944 et au début de 1945, au moment où naissait, dans l’euphorie d’une fin de guerre victorieuse, la notion de sous-développement. Les choses apparaissaient simples ; il y avait dans le monde un peuple développé, celui des Etats-Unis ; il fallait dans un esprit d’altruisme international, rapprocher les peuples sous-développés de la situation américaine, du niveau de consommation, de la technologie, et cela en employant les techniques d’encadrement américaines, c’est-à-dire la démocratie américaine et l’enthousiasme rooseveltien ”. (p. 340-341). Roosevelt mis à part, n’est-ce pas d’une criante actualité ? Critiqué, sinon moqué, par certains “ développementistes ” ou “ tiers-mondistes ”, il a pourtant une pensée sur le développement, mais à ce mot il préfère des vocables plus neutres, comme “ changement ” ou “ modernisation ”.
Paul Pélissier Je partage le point de vue de Jean-Pierre Raison. Gourou détestait le mot d’abord que derrière “ sous-développement ” il y a “ sous-développés ”, terme insupportable parce que méprisant, raciste, blessant pour les intéressés Et parmi les préjugés que Gourou combat figure au premier rang le racisme climatique, source du racisme le plus vulgaire. Écoutons-le : “ pauvreté n’est pas déshonorante mais sous-développement a des parfums d’arriération ”, ou bien “ pauvreté peut être digne, sous-développement émet des relents d’arriération et d’incapacité ”, ou bien encore : “ dire un peuple qu’il est sous-développé est une insulte vaine ”. Bien sûr, Gourou rejette aussi “ sous-développement ” pour des raisons d’une autre nature, liées à son sens et à sa connaissance de l’Histoire. J’ajoute qu’on est toujours, dans l’espace, le sous-développé d’un autre et, dans le temps, le sous-développé des générations à venir. Mais, comme pour tous les “ tropicalistes ” attachés à leur terre d’élection, le rejet sans appel tient d’abord à la première explication.
Sylvain Allemand J'ai noté l'extrême actualité de ses propos à propos du développement durable. Qu'en pensez-vous ?
Paul Pélissier Comme toutes les modes, ce battage médiatique autour du “ développement durable ” aurait fait sourire Gourou, pourtant très hostile aux excès et aux gaspillages dont nos sociétés sont familières, par exemple à l’invasion des villes par l’automobile et à ses conséquences. Mais, sur le fond, je pense qu’il aurait rompu des lances avec les écologistes purs et durs. D’abord parce que tous les excès l’horripilaient. Surtout parce que, comme il l’écrit lui-même, si “ l’écosystème des naturalistes insiste à juste titre sur les dépendances et interdépendances qui régissent la vie d’une bactérie, d’un insecte, d’une plante, d’une antilope… les paysages ne sont pas des écosystèmes. Quand l’homme, c’est-à-dire la civilisation intervient, la notion d’écosystème s’évanouit ”. Et d’ajouter, en une phrase sans appel : “ retrouver pour l’homme des équilibres naturels serait vouloir retourner au Néandertalien ”.
Jean-Pierre Raison Pierre Gourou a été sensible avant bien d’autres aux problèmes d’environnement. Il écrivait dans Pour une géographie humaine : “ Nous vivons encore, en 1971, dans un état d’inconscience à l’égard du problème de l’eau ” (p. 108). Trois ans plus tard, René Dumont, lors de sa campagne présidentielle, étonnait les téléspectateurs en buvant un verre d’eau, un des biens les plus précieux disait-il. Mais Gourou aurait été un interlocuteur difficile pour les écologistes car pour lui, tout étant mouvement (“ le mouvement n’est-il pas plus dans la nature que la stabilité ? ” (p. 370), il est vain de chercher à maintenir, a fortiori à rétablir, de “ grands équilibres naturels ”. Depuis l'apparition de l'homme, il n'y a plus de “ nature ” mais des milieux déséquilibrés et rééquilibrés par des civilisations à l’inégale “ efficacité paysagique ” et “ il s’agit bien de conserver des paysages humains et non des paysages naturels ” (ibid. p. 374). Et gare à sa plume acerbe ! Il écrit dans Pour une géographie humaine : “ le plus foisonnant, dans les forêts tropicales, c’est le lacis de préjugés entretenus à leur sujet ” !
Dans une longue intervention, Michel Bruneau signale que la pensée de Pierre Gourou est actuellement ré-interrogée par les géographes anglo-saxons post-modernistes. Ce fut l’objet, notamment, d’une d'une table ronde, en septembre 2003, à l’Université de St Andrews, dont les communications feront l’objet d’une livraison du Singapore Journal of Tropical Geography.
Sylvain Allemand Une anecdote : lorsque j'ai préparé cette conférence, j'ai recueilli autour de moi cette définition pour Pierre Gourou : “ Ah oui, ce géographe colonial ! ”. Qu'en pensez-vous ? et quelle conception, selon vous, Gourou se faisait-il de la géographie ?
Paul Pélissier On pourrait répondre d’une phrase – j’allais dire d’une boutade - par cette citation : “ la géographie n’a cessé de me divertir : n’est-il pas divertissant de mettre en procès ce qui se voit, de ruiner l’apparente évidence ? ”. Mais comment conduire ce procès ? Je crois que pour Gourou, géographie est synonyme de géographie régionale (bien que j’aie suivi, de lui, pour l’unique certificat de licence de l’époque, un cours de géographie physique générale sur l’érosion !) À condition que l’on précise bien qu’il ne s’agit pas de découper des régions mais d’appliquer une méthode, laquelle a deux versants.
Le premier est l’analyse globale, exhaustive, des “ individus géographiques ” quels que soient leur échelle ou leur support naturel. Parfois – très rarement, surtout dans le monde tropical – la “ région géographique ” s’impose et se définit d’elle-même : c’est le cas du delta tonkinois, “ région géographique la mieux caractérisée qui fût au monde ; les traits humains s’y superposaient aux traits physiques de la façon la plus exacte et la plus simple ”. Mais dans la majorité des situations ce n’est pas le cas et pourtant la géographie régionale s’impose comme méthode. Je ne crois pas qu’il y ait démonstration plus claire de la position de Gourou à cet égard que dans son appréciation de la thèse de Charles Robequain : “ le titre dit bien “ Le Thanh Hoa, étude géographique d’une province annamite ”… L’auteur démontre ainsi que la géographie régionale, méthode et axe de recherche, n’a pas pour nécessité de se couler dans le moule d’une région géographique ni pour fin de délimiter une région. Robequain fait de la géographie régionale “ c’est-à-dire ne néglige aucun des éléments physiques et humains qui permettent de comprendre la structure des paysages mais dans le cadre d’une province qui ne peut absolument pas passer pour une région géographique ”.
Le second versant de la méthode, c’est la comparaison, assortie du passage incessant du local au général : après avoir dévoilé l’individualité des lieux, “ la comparaison permet de comprendre l’unicité de chaque lieu et par conséquent la diversité des paysages ”.
Jean-Pierre Raison Évidemment, Gourou fut “ colonial ” en ce qu’il écrivit une part de son œuvre (mais non la plus grande part) aux temps coloniaux, mais il n’a jamais été un géographe “ de la colonisation ”. Ses analyses ont toujours débordé intellectuellement de ce cadre : il est un homme du temps long, quoique attentif à l’instant, au changement. Un géographe tout court…
Il faut dire, en cette fin de débat, que nombre de points, dont certains fort importants, n'ont pu être évoqués : l’art de la comparaison, la notion de “ dérive ” notamment. Pour faire simple, Pierre Gourou entend par ce dernier mot les déviations, les réorientations, voire les détournements radicaux d’actions conscientes, suite à des inter-relations avec d’autres éléments de la “ civilisation ”, qui font obstacle ou filtre : c’est un concept profondément “ systémique ”, si je puis me permettre l’usage d’un mot que Gourou n’aimait pas, un concept très politique aussi, particulièrement précieux dans l’analyse des “ mésaventures ” du développement.
Je voudrais souligner aussi que Gourou a admirablement géré le rapport entre le particulier et le général, question fondamentale pour les géographes. Sans employer ces mots, il a traité des rapports entre le “ système monde ” et les structures régionales et locales. Il a su, ce que n’ont pas su faire les “ vidaliens ”, fascinés par les particularismes régionaux, maîtriser cette tension constante, qui est au cœur de la géographie, entre un empirisme lié à la perception de la personnalité des lieux et une rigueur logique, attachée à l’explication de quelques grands problèmes généraux ; pour employer des termes classiques, entre “ géographie régionale ” et “ géographie générale ”. Lui qui manifestait constamment sa “ joie ” d’être géographe, sa conviction que la géographie doit être utile mais qu’elle est aussi un “ divertissement ”, il a, je pense, rendu notre géographie “ aimable ” autant que respectable et utile.
Paul Pélissier Comme Jean-Pierre vient de le souligner, bien des aspects de la méthode, du talent, de l’œuvre de Gourou n’ont pas été évoqués au cours de cet échange. Pour compléter notre esquisse, je ferai rapidement deux remarques. Pour souligner d’abord à nouveau la puissance de travail et la dimension d’un homme qui a pratiquement à son actif une véritable “ géographie universelle ”, sur le mode régional. Son Atlas, trop peu connu parce que confiné au monde scolaire et de facture graphique un peu archaïque, contient tous les éléments, ordonnés, d’une approche globale du monde. En second lieu, je voudrais dire que c’était aussi un esthète et que l’on tient là une partie de l’explication de son amour des paysages modelés par l’Histoire, et surtout de son désintérêt pour l’étude des villes, notamment des villes-champignon du monde tropical… Pourtant, Pierre Gourou était incontestablement un homme de notre temps, dont la pensée n’a pas fini de féconder la géographie et les sciences sociales ; son œuvre reste pour nous un modèle et un objet de réflexion permanent, et d’abord, à mon sens, parce qu’il nous laisse en héritage une géographie de la responsabilité. Paul Pélissier Jean Pierre Raison Georges Roques
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