| Rappel introductif :Le
Soudan est le plus grand pays d’Afrique avec 2,5 millions
de km² soit 5 fois la superficie de la France. Il compte
environ 35 millions d’habitants.
Il est partagé en 3 zones climatiques :
· Le tiers nord (entre le 22° Nord et Khartoum) : désert
avec population de nomades chameliers.
· Un tiers du centre du territoire est composé par la bande
sahélienne soudanienne. Elle possède une population d’agriculteurs
sédentaires qui cultivent des céréales et des oléagineux.
Il y a également un élevage semi-nomade. C’est la
région la plus densément peuplée du Soudan. Elle est située
sur la route du pèlerinage de La Mecque depuis l’Afrique
de l’Ouest.
· Le tiers sud est composé de savanes avec herbe à éléphant.
Elle est peuplée d’éleveurs de bovins nomades dans
les marais du Haut-Nil.
A - LE SOUDAN NE DEVRAIT PAS AVOIR DE PROBLÈME
POUR NOURRIR SA POPULATION.
Ce pays ne devrait pas avoir de difficultés à nourrir
sa population. Il fut même un temps envisagé dans les années
1970 comme « grenier » du monde arabe pour les pays du Golfe.
Ceux-ci ont même investi dans l’agro-business au Soudan.
Cela a entraîné une distorsion dans le développement économique
du Soudan avec le développement d’une agriculture
mécanisée dans la bande centrale opérée par des grandes
compagnies étrangères ou proches du gouvernement au détriment
des populations autochtones.
Les grandes compagnies ont produit du sorgho, des protéagineux,
du sésame après l’expulsion des autochtones. Ceux-ci
sont soit allés dans les bidonvilles de Khartoum, soit restés
aux marges des grands domaines où ils sont employés quelques
jours par an pour la récolte.La rébellion dans le Sud du
pays est née en mai 1983 avec le SPLA (Sudan People Liberation
Army). Il s’agit d’un mouvement militaire des
populations du tiers sud du pays contre les grandes compagnies
étrangères, arabes et proches du gouvernement. Elles refusaient
la colonisation avec une agriculture très peu respectueuse
de l’environnement (pas de rotation des cultures,
pas d’assolements) qui entraîne la stérilisation des
terres au bout de 5 ou 6 ans. Cela a pour conséquence le
déplacement de cette colonisation (et de la désertification
d’origine anthropique) vers le Sud.
C’est est le premier facteur de guerre et la première
arme alimentaire (avec ce mode de développement). Cette
agriculture de colonisation est une agriculture d’exportation
pour l’alimentation animale des élevages industriels
des pays riches. Les banques islamiques se sont installées
dès 1977 pour spéculer sur des productions agricoles y compris
lors des disettes.
B - L’AIDE ALIMENTAIRE : BUT OU MOYEN ?
Il y a la guerre depuis 1983 au Sud Soudan.Comment
les belligérants ont-ils utilisé l’arme alimentaire
?
· Pour l’armée gouvernementale, la répression contre
les populations censées soutenir le SPLA utilise l’arme
alimentaire en les affamant. Il s’agit d’éliminer
les populations, de les déplacer vers des lieux où il y
aura la possibilité de les contrôler plus efficacement.
Les moyens utilisés sont la destruction des villages, des
récoltes ou des greniers par le feu, l’abattage du
cheptel.Ceci provoque l’émotion de la communauté internationale
qui envoie des aides qui deviennent des enjeux pour :
· Le gouvernement soumis à la pression internationale afin
d’ouvrir les frontières (pour éviter l’accusation
de génocide). Mais l’aide alimentaire permet de nourrir
une armée gouvernementale de 150 000 hommes disséminés sur
un front de 600 000 Km² (avec un climat rude) dans tous
les territoires du Sud. Grâce à l’aide alimentaire,
la guerre devient moins coûteuse et plus facile à mener.
· Pour le SPLA, l’aide alimentaire peut nourrir les
troupes rebelles estimées à environ 100 000 hommes.Pour
le gouvernement, l’aide alimentaire donne la possibilité
de rémunérer à peu de frais des officiers qui la revendent
avec profit à des commerçants. Les officiers ont donc INTÉRÊT
à continuer la guerre.
C’est la même chose pour le SPLA car la guerre et
l’aide alimentaire permettent de se constituer une
CLIENTÈLE.
Par exemple, lors de la famine de 1998 qui a provoqué 300
000 morts (surtout des femmes avec enfants car ils ne présentent
aucun intérêt politique) au Bab El Ghazal. Le contrôle de
l’aide alimentaire est l’enjeu de la guerre
aux dépens des populations civiles. Cela motive les seigneurs
de la guerre car elle leur permet de contrôler les populations
sans défense, les pistes afin de permettre de décrocher
les aides des ONG (obtenir une lisibilité internationale
à New York) et obtenir des voitures, des camions…
Cela permet la construction de territoires en fonction d’acteurs
qui ont des enjeux. C’est devenu un mode de fonctionnement
d’un certain nombre de sociétés, un lien pervers Nord
– Sud.Le conférencier insiste sur la région du Bab
El Ghazal :
· Lors de la saison sèche (février à juin), c’est
la saison des offensives militaires gouvernementales avec
tanks, technicals (pick-up équipés de mitrailleuses lourdes)
contre les populations civiles. Ces opérations sont moins
dangereuses et plus « rentables » car elles permettent le
pillage du bétail voire l’esclavage des femmes et
des enfants par des milices gouvernementales. Montée de
la pression internationale pour une aide alimentaire mais
refus du gouvernement qui fait monter la pression.
· Lors de la saison des pluies, le gouvernement lève alors
son veto à l’arrivée de l’aide apportée par
voie aérienne (coût élevé, quantités modiques) avec largages
le plus souvent. Lors de cette saison, les populations sont
fragilisées par les maladies comme le paludisme. Cela a
provoqué des milliers de morts.En 1998, au Bab El Ghazal,
il y a eu une sorte de partage des rôles entre armée gouvernementale
et mouvements rebelles. Par exemple, le gouvernement a défini
lui-même quelles seraient les zones où les aides seraient
possibles c’est-à-dire là où il contrôle le mieux
la population. Il était interdit aux étrangers de distribuer
eux-mêmes l’aide alimentaire. Celle-ci doit être distribuée
par l’armée gouvernementale ou le SPLA à travers des
« ONG » soudanaises.En 2002, il y a eu la 1ère intervention
étrangère (française) dans les monts Nouba depuis 1985.
Dans cette région, de nombreux inselbergs sont contrôlés
par les rebelles alors que les villes et la plaine sont
contrôlées par le gouvernement. Le gouvernement faisait
pression sur la population civile pour qu’elle quitte
les refuges des inselbergs en essayant de disposer des aides
des pays du Golfe dans des « camps » mais les montagnes
sont entourées de champs de mines.
Pendant 15 ans, la population est restée dans les Monts
Nouba. Les rebelles du SPLA avaient des difficultés à aider
cette région, l’aide internationale clandestine aérienne
n’avait lieu qu’au compte-gouttes. Elle était
essentiellement américaine (USAID) pour la simple survie
des populations car le gouvernement islamiste soudanais
depuis 1989 était perçu comme ennemi par les Etats-Unis
(Soudan appartient au groupe des « rogue states » ou Etats
voyous).
500 000 Noubas ont été chassés de leur région par le gouvernement
et la grande majorité s’est installée dans les bidonvilles
de Khartoum à la suite d’un véritable nettoyage ethnique.
Toutes les plaines avaient été quadrillées par des champs
de coton à l’origine. Tout ceci a disparu car les
grandes compagnies proches du pouvoir les ont expulsé pour
posséder des grands domaines sur place ou permettre le retour
des nomades
.C. QUELLES LOGIQUES POUR LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE
VIS-A-VIS DE CETTE ARME ALIMENTAIRE ?
· L’ONU : elle est présente par ses agences (PAM avec
largages par avion de la nourriture, UNICEF, OMS, PNUD…).
Ces agences ont leurs logiques internes et se concurrencent
entre elles pour capter les fonds des pays donateurs. L’ONU
est en situation délicate mais un accord a été signé avec
le gouvernement soudanais en 1989 : opération Life Line
Sudan avec 2 milliards de $. Mais cela n’a pas empêché
depuis 2 ou 3 millions de morts. Les Etats donateurs se
sont contenté de donner les fonds. L’ONU a pour priorités
: d’avoir accès au terrain pour ses agences, de «
faire du chiffre » en proposant financements, protection
aux petites ONG.
· Les ONG : Il y a environ 40 petites ONG au Soudan. Elles
ont également pour priorité leur présence au Soudan. Elles
doivent en retour accepter les pressions du gouvernement
et / ou du SPLA. Elles doivent « fermer les yeux » sur les
détournements qui peuvent aller jusqu’à 90 %. L’aide
à la population n’arrive qu’en dernier. Du côté
des mouvements rebelles, les humanitaires sont soumis à
une « taxation » (de séjour, d’habitation) qui peut
aller jusqu’à la « réquisition » ou vol des 4X4. L’humanitaire
nourrit toutes sortes de trafics, par exemple pour les avions
(nombreux avions, hélicoptères et pilotes issus de l’ex-URSS
qui font monter les enchères pour les largages opérés à
des prix faramineux parfois).Quel est le bénéfice de ce
genre d’opération ?
· La crise du Darfour a débuté en juillet 2003 mais il a
fallu attendre l’été 2004 pour qu’il y ait une
réaction officielle de Kofi Annan. Cela aurait pu éviter
de nombreux drames si l’ONU avait réagi avant. L’ONU
tente de conserver son image positive en gérant les émois
de l’opinion publique mondiale.
· Les Etats-Unis (et surtout la CIA) utilise ce genre de
situation pour faire pression sur le gouvernement soudanais
afin de l’empêcher de nuire mais sans le renverser
(surtout à l’époque où Ben Laden y résidait, il avait
des intérêts très importants dans le BTP et la colonisation
agricole avant d’être expulsé du Soudan en 1998).
Bilan : Ces opérations humanitaires « rapprochent
» les belligérants qui savent qu’il y a une « ligne
rouge » à ne pas franchir dans leurs opérations. C’est
pourquoi il y a une stabilité dans cette guerre qui dure
depuis 20 ans. Lors des négociations de paix de 2002, aucun
des 2 camps n’avait de réel intérêt à la paix car
la guerre rapporte sans avoir à mettre en œuvre des
investissements de réel développement.
La guerre est donc devenue un système de fonctionnement
normal pour les acteurs du conflit soudanais. La crise du
Darfour de 2004 a permis d’avoir une excuse pour l’échec
des négociations. |