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NOURRIR
LES HOMMES, UN ENJEU MONDIAL
Conférence de Jean-Paul Charvet, géographe à l’Université Paris
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Compte rendu
: Jocelyne Binard,
collège « La Hêtraie »
Académie de Rouen
En se situant à différentes échelles, les
thématiques ne sont pas les mêmes. Quatre sont abordées :
- La sécurité alimentaire
- Les politiques agricoles nationales alimentaires
- Les différents types d’agricultures durables
- Le devenir de la nourriture sur terre
I. LA SECURITE ALIMENTAIRELa langue anglaise permet
de distinguer « food safety » et « food security » ;
- « Food safety » désigne la qualité sanitaire, nutritionnelle,
gustative des aliments dans les pays riches. Des techniques
sont mises en œuvre pour produire ces aliments, comme
l’aménagement de l’environnement, la traçabilité
; des évènements dramatiques récents comme la maladie de la
vache folle, la fièvre aphteuse, la peste aviaire ont sensibilisé
l’opinion publique, pourtant jamais la qualité des aliments
n’a été aussi bonne comme le montre la régression spectaculaire
des maladies gastro-intestinales entre 1900 et 2000.
- « Food security » concerne les pays pauvres : y a-t-il suffisamment
à manger ? Non est la réponse de l’ONU pour laquelle
840 millions de personnes ne mangent pas à leur faim ; ce
chiffre non seulement ne diminue pas mais a encore tendance
à augmenter de nos jours.Deux milliards de personnes sur les
6.5 que compte la planète ont une alimentation suffisante
en quantité mais pas en qualité, ce qui engendre des carences
physiques et intellectuelles. Le vrai problème alimentaire
n’est pas réglé à l’heure actuelle même si la
moyenne mondiale de 2800 kcal/jour/personne est atteinte (la
FAO considère que l’on a besoin de 2700 kcal/jour/personne)
; il y a donc incontestablement une amélioration par rapport
aux années 1960 où la moyenne mondiale était de 2250 kcal.
Mais plus on descend en échelle, plus les contrastes sont
nombreux. Ainsi une sous-alimentation chronique est présente
dans les pays riches et concerne 10 millions de personnes
sur les 840 millions sous-alimentés. Dans les PMA, la moyenne
journalière n’est que de 2150 kcal /jour /personne,
situation dramatique liée à la pauvreté.840 millions de personnes
sous-alimentées chroniques ont moins de 2 € par jour
pour vivre, parmi lesquelles
200 millions en Afrique Noire soit 40% de sa population,
500 millions en Asie soit 20% de sa population ( et ce malgré
la Révolution Verte car les rendements moyens en riz n’ont
augmenté que de 1% / an.)En ce qui concerne la faim dans le
monde, se référer à tous les travaux de Sylvie Brunel (par
ex : La faim dans le monde, comprendre pour agir – PUF,
1999 ou Famines et politique - Presses de Sciences Po, 2002).
Paradoxalement, 800 millions de personnes sur terre sont concernés
par l’obésité et la surcharge pondérale, pas seulement
dans les pays riches (en Chine, l’enfant unique est
souvent suralimenté). II. LES POLITIQUES AGRICOLES
NATIONALES ALIMENTAIRESPierre Gourou distingue les
techniques de production et les techniques d’encadrement,
importantes pour comprendre l’agriculture. Des Etats
ou des groupes d’Etats (ex : la PAC) ont mis au point
des techniques diverses comme les « corn bills » aux USA,
lois-cadres agricoles, car l’agriculture commerciale
ne peut pas fonctionner en économie purement libérale : selon
l’effet de King, les variations de prix sont plus que
proportionnelles aux variations de production. Par exemple,
si la production diminue de 10%, les prix augmentent de 20
à 30%.
L’agriculture est souvent en situation de surproduction
par rapport au marché, ce qui entraîne une baisse de prix.
Mais selon les années, les productions peuvent varier de façon
importante, par exemple de 1 à 4 en Ukraine ou de 1 à 2 en
Australie. Les pays riches doivent donc soutenir leurs agricultures,
ce qui correspond pour les pays de l’OCDE à 280 $ /
an / habitant soit 1,2% du PIB, 180 $ / ha de terre agricole.
Le cours du riz au Japon est 7 fois plus important que le
cours mondial. Les négociations de l’OMC n’ont
qu’une vue unidimensionnelle économique or le problème
est beaucoup plus vaste et englobe beaucoup d’autres
aspects : sociaux, environnementaux…Les écarts de rendement
par hectare sont très variables :
- 5 quintaux / ha de mil en Afrique,
- 150 q / ha de maïs irrigué dans les Landes
- 15 q / ha en Australie,
- 20 q / ha au Canada,
Mais évidemment, le problème du coût de production se pose
dans les différents cas. Un agriculteur en Afrique produit
5 quintaux alors qu’un agriculteur aux USA produit 15
000 quintaux. Est-ce raisonnable de les mettre en compétition
au niveau de l’OMC ? Depuis 1986, par décision de l’OMC,
l’agriculture est soumise aux règles du commerce international,
ce qui est une catastrophe pour les pays de Sud qui doivent
cesser leurs cultures vivrières.Des solutions intermédiaires
existent : il faudrait organiser des marchés régionaux en
regroupant les pays où les productivités par hectare sont
proches, ce qui nécessite un encadrement politique. III.
LES DIFFERENTS TYPES D’AGRICULTURES DURABLESTout
est supervisé par l’OMC qui considère que certaines
aides des Etats à leur agriculture sont admises (pour la gestion
de l’environnement ou l’éducation des agriculteurs),
d’autres tolérées, d’autres encore acceptées comme
les aides européennes ou celles des USA, mais que les aides
à l’exportation sont à bannir.Actuellement, l’agriculture
productiviste c’est-à-dire celle qui se préoccupe uniquement
des résultats économiques est dénoncée car elle entraîne des
dégradations de l’environnement, une baisse rapide du
nombre d’emplois agricoles et des surfaces agricoles,
une surproduction ; il faut désormais tenir compte du paysage,
du cadre de vie, de la santé publique, du bien-être animal…Le
point de vue d’Edgar PISANI, père des lois agricoles
des années 1960, dans son livre « un vieil homme et la terre
» est qu’il faut actuellement changer de politique agricole,
pas seulement pour soutenir la production. Le problème des
pénuries d’après la Seconde Guerre Mondiale, qui mettait
de côté l’aspect qualitatif, est résolu. Il faut maintenant
se préoccuper d’autres thèmes comme le déclin de la
vie rurale, la réticence pour les OGM, le clonage, etc…La
société globalement est sensible à la sécurité alimentaire,
aux atteintes à l’environnement. Il propose une PAAREE
= politique agricole alimentaire rurale et environnementale
européenne, ainsi qu’un nouveau contrat social.Des réalisations
existent déjà :
1) l’agriculture biologique dont les ventes sont en
pleine expansion. Aux USA, elle se nomme « organic farming
» et le « New York Times » surnomme la femme du candidat aux
élections présidentielles « Mrs Kerry organic ». Cette agriculture
croît de 20% par an et aura peut-être atteint 10% de la SAU
en 2010 ; Elle est aussi en développement en Grande-Bretagne
et en France où elle occupe 1.75% de la SAU seulement. 2)
le tourisme vert qui en 2000 concerne 2% des agriculteurs,
et 0.5% pour la restauration à la ferme, ce qui est insuffisant
pour résoudre les problèmes de l’agriculture. 3) les
exploitations avec label, AOC… Ils sont actuellement
600 000 en France dont 93 000 bénéficient d’une AOC.
Cependant, elles seraient trop nombreuses. Les mesures prises
sont trop dispersées, engendrant même une « atomisation »
des territoires. Ce sont plutôt des régions marginales qui
bénéficient des mesures agro-environnementales. L’inter-profession
réagit aussi dans le cadre du FARRE = forum de l’agriculture
raisonnée respectueuse de l’environnement (à rapprocher
de l’agriculture biologique mais qui en diffère car
il accepte les produits chimiques) Le FARRE est soutenu par
les firmes agro-alimentaires et peut-être bientôt par Bruxelles.
L’agriculture raisonnée a pour objectifs
- le respect de l’environnement
- le bien-être animal
- le respect sanitaire des productions
- le respect de la sécurité de ceux qui travaillent ;
Ces objectifs sont parfaitement compatibles avec les terroirs.
En 2008, on espère que 30% des exploitations agricoles auront
accepté le cahier des charges du FARRE. IV. LE
DEVENIR DE LA NOURRITURE SUR TERREC’est le
problème central. Il sera très difficile de se passer des
emprunts à l’industrie si l’on veut réduire la
crise alimentaire. On considère qu’en 2000, 2 milliards
de tonnes de céréales étaient produites dans le monde, dont
:
600 millions de tonnes de blé,
600 millions de tonnes de maïs
600 millions de tonnes de riz paddy
200 millions d’autres céréales (mil, seigle, avoine)
pour 6 milliards de personnes soit 330 kg de céréales / an
/ personne (presque 1 kg / jour).
Si la population augmente selon les prévisions actuelles (qui
sont 7 milliards d’habitants en 2012 et 8 milliards
en 2030), il faudrait produire 330 millions de tonnes de céréales
en plus en 2012 afin de maintenir le niveau de consommation
actuelle qui est déjà insatisfaisant. Cette augmentation nécessaire
correspond à la production actuelle des USA et est proche
de celle de l’UE (285 millions de tonnes) donc, soit
on augmente la superficie cultivée, soit on augmente les rendements.En
ce qui concerne l’augmentation de la superficie, on
constate que :
- Les défrichements entrepris depuis le XIX ème siècle ont
permis la mise en culture de terres nouvelles. Les terres
cultivées (= travaillées) atteignaient 1500 millions d’hectares
en 1990, 1530 millions d’hectares en 2002 (SAU France
: 30 millions d’hectares) soit + 2% de nouvelles terres
cultivées alors que pendant la même période la population
mondiale augmentait de 20% !
- Sur les hectares gagnés chaque année dans le monde, 15 millions
proviennent de nouvelles terres défrichées en Afrique, en
Indonésie, au Brésil (les « campos cerrados »). Mais dans
le cas du Brésil, les 2/3 des exploitations ont plus de 1000
ha et sont destinées à la production du soja et non des cultures
vivrières, ce qui engendre un mauvais climat social, auquel
s’ajoute encore le problème de l’Amazonie et de
ses populations indigènes) ;
- Dans le même temps, 12 à 13 millions d’hectares sont
perdus : terres marginales remises en forêt, terres semi-arides
dégradées par l’érosion des sols comme en ex-URSS, très
bonnes terres des périmètres irrigués devenues alcalines ou
salines et enfin pertes de terres agricoles à cause de la
péri-urbanisation (5 à 6 millions d’ha perdus) comme
autour de Roissy. Aux USA, l’urbanisation prend chaque
année 500000 ha ! Au total, seuls 2.5 millions d’hectares
environ sont gagnés pour l’agriculture, ce qui est insuffisant
pour faire progresser la production.En ce qui concerne l’augmentation
des rendements, des expériences sont menées :- L’agriculture
raisonnée (voir plus haut) dans laquelle on mesure les besoins
des plantes pour les satisfaire exactement, sans gâchis, coûte
cher en analyses ;- L’irrigation, qui concerne 18% des
terres cultivées de la planète pour 40% des productions. La
Révolution Verte a mis au point un riz à cycle plus court
permettant de faire 2 récoltes par an, mais elle a ses limites.-
La technique la plus porteuse pourrait être celle des OGM.
Actuellement, les régions mondiales pratiquant le plus des
cultures à base d’OGM sont le Canada et les USA, l’Argentine,
et la Chine. Cette culture favorise la concentration de la
taille des entreprises : aux USA, 80% du soja fournis par
la « corn belt » et 90% en Argentine sont transgéniques. Les
avantages sont les semis directs (pas d’érosion des
sols) et l’ utilisation d’herbicides biodégradables.
Mais les consommateurs européens sont très méfiants. Cependant,
on consomme beaucoup d’OGM sans le savoir car le déficit
en aliments oléo-protéagineux pour le bétail européen fait
que 70% des importations proviennent des USA, de l’Argentine
et du Brésil, donc de pays où les OGM sont fortement utilisés
!
En 1996, 1.5 millions d’hectares étaient plantés en
OGM et 60 millions en 2003. Mais les OGM ne sont pas la solution
pour régler la faim dans le monde : les agriculteurs des pays
du sud ne pourront pas les utiliser car ils sont trop chers.-
Autres solutions : de nouvelles cultures comme le NRA, « New
Rice for Africa » ou le riz NPT (« New Plan Type ») qui sont
des hybrides classiques dont certains permettent d’obtenir
110 à 120 quintaux par ha dans la « Révolution Verte » au
lieu des 70 habituels. Mais leurs inconvénients sont la nécessité
de racheter les semences et l’utilisation de beaucoup
d’intrants (engrais, produits de traitements)
De 1999 à 2003, la consommation de céréales a dépassé la production,
ce qui entraîne une flambée des prix et des stocks de moins
de deux mois de consommation. CONCLUSION :
Selon E.Pisani, la science et les marchés sont des instruments
de dynamisme et de progrès, mais il faut les contrôler. Une
approche globale devrait prendre en compte tous les facteurs
et pas seulement l’économie.Des faits nouveaux apparaissent
:
- Le Brésil qui développe sa puissance agro-alimentaire ne
met plus la réforme agraire en priorité.
- La réémergence des pays de la mer Noire comme exportateurs
de blé (la Russie ou l’Ukraine ) leur permettra d’alimenter
les pays du bassin méditerranéen ;
- La Chine a une participation accrue aux échanges agro-alimentaires
mondiaux et a multiplié par 3 son frêt maritime ;
- L’Inde et la Chine rassemblent les 2/3 des agriculteurs
de la planète ;
- L’Egypte importe 50% du blé nécessaire pour nourrir
ses 71 millions d’habitants et l’Algérie 75%.
Le déficit en céréales des pays du sud et de l’est de
la Méditerranée constitue une donnée géopolitique.
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