-
La Haute-Corrèze – essentiellement le Plateau
de Millevaches – a pu être considérée comme
un eldorado par les ramasseurs de champignons. Dans ce domaine, la
renommée du plateau a largement dépassé les frontières
régionales du Limousin et même les frontières
internationales.
-
Le reboisement massif du Plateau de Millevaches, essentiellement
dans la seconde moitié du XXème siècle, a eu
comme conséquence - aussi heureuse qu’inattendue –
l’émergence d’une richesse extraordinaire générée
par un produit de cueillette : le cèpe (Boletus edulis
ou cèpe de Bordeaux et Boletus aereus ou cèpe
Tête de nègre) traditionnellement très apprécié
mais sans valeur marchande.
-
En raison de ses qualités culinaires –
le cèpe de Haute-Corrèze est devenu un « must »
de la cuisine régionale, nationale voire internationale. Ce
champignon a donc rapidement acquis une grande valeur en dépit
de son abondance. De fait, en raison de récoltes extraordinaires
en quantité, le produit net engendré par la récolte
des cèpes, certaines années et dans certains cantons
comme celui de Bugeat, a pu égaler, voire dépasser,
le produit brut obtenu à partir de l’agriculture et de
la forêt limousine. Or, ce magot stupéfiant s’est
trouvé, dans ce pays accueillant qu’est le Limousin,
sans protection et à la portée de tous. Il est donc
devenu un enjeu majeur provoquant crispations et conflits : à
plusieurs reprises, on a frôlé « la guerre
des cèpes ».
- Depuis une dizaine d’années, suite à des évènements
de tous ordres, internes ou externes, structurels ou conjoncturels,
l’enjeu s’est quelque peu atténué. Il n’est
reste pas moins que ce produit de cueillette continue à demeurer
un enjeu économique, sociétal et gastronomique important.
La crise de la ressource.
Il y a seulement une quinzaine d’années, on pouvait considérer
que le Plateau de Millevaches était mycologiquement fabuleusement
riche et que cette richesse était définitivement acquise.
Avec l’extension continue de la forêt, on a pu prédire
– bien à tort – non seulement la pérennité
de la ressource mais aussi son augmentation.
-
Cette richesse, de fait, avait été générée
par les deux premières générations de peuplements
de résineux sur lande à bruyère ( les reboisements
sur terre de culture donnant de moins bons résultats) :
la première génération, aux lendemains même
de la seconde guerre mondiale, a largement été constituée
de pins sylvestres et la seconde d’épicéas. Et
ce sont ces deux essences indigènes – surtout les jeunes
peuplements d’épicéas (de 15 à 30-35 ans)
qui ont créé les conditions favorables à la pousse
des cèpes. Par ailleurs, les conditions climatiques ont fait
le reste, déterminant à la fois le volume et la qualité
de la cueillette. Les très bonnes années étant
celles où il existe deux récoltes : une en juin,
mais elle est de petite quantité et généralement
de qualité médiocre, et une en septembre-octobre. En
automne, les récoltes peuvent être à la fois énormes
et de grande qualité. Ce sont les précipitations d’août
qui déterminent en grande partie le volume de la récolte.
Celui-ci est aussi fonction de la longueur de la saison de pousse
qui est déterminée par la plus ou moins grande précocité
de l’arrivée du gel. Des gels tardifs en sous-bois (
survenant seulement fin octobre ,voire début novembre) et c’est
la possibilité d’obtenir une cueillette extraordinaire.
Par contre, des gels précoces et c’est l’arrêt
de la pousse.
-
A l’époque où l’on pouvait
escompter des récoltes extraordinaires – le volume ramassé
ayant diminué considérablement à partir de la
fin des années 60 mais restant honorable encore au début
des années 90 – on pouvait estimer qu’un hectare
de jeunes épicéas pouvait produire de 100 à 200
Kg de cèpes au cours d’une saison. Encore s’agit-il
d’estimations basses étant donné que le ramassage
est à la fois incessant et systématique. Au début
des années 70, un bon ramasseur pouvait facilement collecter
70 Kg de cèpes au cours d’une seule journée. Il
n’était pas rare qu’une famille puisse obtenir
jusqu’à 200 Kg et plus de cèpes par jour.
-
-
-
Cèpes de Bordeaux en sous-bois
à Saint-Pardoux-le-Vieux (sept.2004)
-
-
-
Aujourd’hui, tout a changé. La production
s’est effondrée par suite du cumul de toutes sortes de
raisons structurelles ou conjoncturelles.
-
Parmi les raisons structurelles, on doit distinguer
celles provenant de l’évolution inexorable des peuplements
forestiers, des causes climatiques et la pression de collecte trop
forte sur les champignons.
-
En ce qui concerne les peuplements, les évolutions
vont toutes dans un sens défavorables à la production
de cèpes. Tout d’abord, on ne sème ou ne plante
plus de pins sylvestres depuis longtemps ; cette essence n’arrive
plus désormais à se maintenir que par reboisement spontané.
De même, il est de plus en plus rare que l’épicéa
soit choisi comme essence de reboisement pour la production de bois;
et, encore, nombre de propriétaires qui le faisait dans les
années 90 pensaient surtout à la production de cèpes.
Ces propriétaires étaient souvent des locaux intéressés
par la cueillette des cèpes. Leur choix était judicieux
dans la mesure où la récolte des cèpes intervient
massivement au bout d’une quinzaine d’années alors
qu’une révolution forestière dure ordinairement
une cinquantaine d’années.
-
Désormais, sur le Plateau de Millevaches, l’essence
reine des forestiers est le douglas qui a un croît exceptionnellement
rapide et dont le bois possède d’excellentes qualités
technologiques. Hélas, le douglas crée des espaces vides
de cèpes… ce qui n’est pas le cas dans son aire
américaine d’origine. Ainsi, depuis les années
60 et 70, les surfaces forestières favorables aux cèpes
se sont-elles amenuisées du fait de la réduction considérable
des surfaces occupées par les sylvestres et épicéas
et en raison du vieillissement des peuplements.
-
Les conditions climatiques, elles aussi, semblent moins
favorables mais ce phénomène est difficile à
cerner. Ce qui est sûr, c’est que l’on observe un
raccourcissement sensible de la durée de la pousse du champignon
donc de la cueillette. Dans les années 70 et jusqu’au
milieu des années 80, on pouvait considérer qu’une
décennie comportait trois années de récolte très
importante, donc longue, et trois années de récolte
importante. Les autres étaient médiocres, très
faibles, voire nulles. Désormais, on peut considérer
que les récoltes très importantes sont devenues exceptionnelles.
Dans une décennie, il n’y a plus que deux ou trois récoltes
moyennes, parfois importantes ; les autres années sont
médiocres ou très faibles.
-
Il va de soi que l’excessive pression de récolte
ne fait qu’aggraver la situation. Il est de moins en moins fréquent
de trouver des champignons venus à maturité. Cette pression
de récolte se traduit même par un désastre écologique.
Le passage d’innombrables ramasseurs, voulant se frayer des
passages, engendre des dommages considérables au sous-bois.
L’usage fréquent de techniques de ramassage destructrices
– avec des rateaux en particulier - provoque l’endommagement
du milieu où prospère le mycelium. Ne parlons pas des
actes, très nombreux, de vandalisme dont font les frais, en
premier lieu, les autres variétés de champignons. Certaines
sont systématiquement détruites. De façon générale,
le cortège floristique des résineux et des feuillus
est, dès que les premiers cèpes commencent à
percer, sérieusement mis à mal. Et il n’y a pas
de spectacle plus désolant que de voir, en fin de saison, les
sous-bois saccagés à la fois par le piétinement
provoqué par les passages répétés , par
les techniques de ramassage dévastatrices et par le vandalisme.
-
A ces raisons structurelles responsables de la diminution
de la production des cèpes, est venue s’ en ajouter une
autre, de caractère certes conjoncturel, mais majeure: l’
ouragan Martin survenu à la fin décembre 1999. Ce qui
est communément appelé « tempête »
a sérieusement mis à mal les forêts de Haute-Corrèze ;
mais ce sont précisément les pins sylvestres et les
épicéas qui ont, et de loin, le plus souffert. Les volis
– brisures des troncs à quelques mètres du sol
– et les chablis les plus nombreux ont essentiellement affecté
ces essences… révélant de ce fait leur piètre
résistance mécanique aux assauts du vent… par
opposition au douglas qui a nettement mieux résisté.
Parmi les nombreuses conséquences de la tempête, on doit
insister sur la brutale – et irréversible - régression
des espaces occupés par les pins sylvestres et les épicéas.
Pour ne prendre qu’un exemple local, en 1990, on comptait sur
les terres de la section des « Maisons », dans
la commune de Saint-Merd-les-Oussines, environ 100 ha d’épicéas
et trois de sylvestres. Actuellement, il ne subsiste plus qu’une
vingtaine d’ha d’épicéas ; ce qui représente
une diminution de quelque 80% des surfaces favorables aux cèpes.
-
Cette situation s’accompagne d’un effondrement
à la fois des récoltes et, cela peut apparaître
comme paradoxal, des recettes.
L’effondrement des recettes.
-
La raréfaction de la ressource ne s’est
pas traduite par la valorisation du produit. Tout au contraire, on
a assisté, dans les quinze dernières années,
à la fois à l’effondrement de la production et
à la chute des prix.
-
A la « belle époque »,
jusqu’en 1990, c’est-à-dire jusqu’à
la chute du mur de Berlin, les cours du cèpe sont restés
particulièrement élevés. De la fin des années
60 jusque dans les années 80, le prix des cèpes «
à la production » atteignait facilement 120 F/Kg
( 18,3 euros d’aujourd’hui). Sur l’ensemble d’une
récolte, les prix moyens payés alors par les intermédiaires
pouvaient être estimés à 70 F (10,7 euros). Lors
de l’année 1990, année bonne mais sans plus, le
prix moyen des cèpes a oscillé entre 70 ( 10,7 E)et
80 F :Kg (12,2 E ) avec des valeurs extrêmes allant de
45 F( 6,9 E) à 110 F( 16,8 E ). Pendant cet automne, on a vu
des familles de quatre personnes ramasser jusqu’à 200
Kg de cèpes en une seule journée. Cela engendrait alors
des produits nets annuels de l’ordre de 100 000 F ( 15 245 E
). Nous disons produits nets car le plus grand nombre de ramasseurs
n’avait pas investi dans la forêt ni ne payait aucun impôt
d’aucune sorte. Dans le village des Maisons, les bons ramasseurs
se faisaient annuellement quelque 80 000 F ( 12 196 euros) au début
des années 90. Alors, aucune activité n’était
aussi lucrative en un nombre aussi réduit de journées
de « travail ». Aussi, en 1990 encore, dans
nombre de cantons du Plateau de Millevaches, le cèpe représentait
une ressource majeure pour les populations locales. Il n’est
pas étonnant que cette richesse ait suscité tant de
convoitises et que le cèpe ait été à l’origine
d’un enjeu sociétal majeur.
-
Hélas, depuis 1990, le pactole, que l’on
pensait être éternel, s’est évanoui. Les
récoltes fabuleuses et les prix d’autrefois ne sont plus
que des souvenirs. Toujours dans le village des Maisons, les mêmes
bons ramasseurs n’arrivaient guère, à la fin des
années 90, qu’à obtenir annuellement quelque 20
000 F ( 3 048 euros).
-
Evolution en euros courants du produit obtenu
par un bon ramasseur lors d’une récolte journalière.
|
Année
|
Volume moyen de la récolte journalière
(en Kg)
|
Prix moyen au Kg
(euros)
|
Produit total (euros)
|
|
1965
|
70
|
75 F ( 11,4 euros)
|
800,36 E
|
|
1990
|
35
|
70 F ( 10,7 euros)
|
373,5 E
|
|
2003
|
9
|
6,1 E
|
54,90 E
|
-
-
La descente en enfer ne semble pas devoir s’arrêter.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, la récolte
automnale s’annonce moyennement bonne. Mais les prix sont catastrophiques.
Au tout début de la récolte, certains acheteurs ont
acquis un petit volume de cèpes à des prix acceptables:
une dizaine d’euros. Le 13 septembre 2004, alors que la pousse
des cèpes a cessé - provisoirement ?- les prix
oscillent de un à six euros ; et seulement pour des cèpes
de qualité irréprochable, les autres devenant invendables
même à l’industrie. De quoi dégoutter à
jamais nombre de ramasseurs.
-
Bien entendu, la crise de la production a des effets
induits sur l’économie locale tout entière. En
particulier les retombées sur le commerce et l’artisanat
local se sont effondrées. Il est loin le temps où le
mois de novembre était celui où l’on effectuait
de gros achats en équipements ménagers, en automobiles
ou en machines agricoles. Tout espoir de création industrielle
pour valoriser la récolte a disparu. Même le petit atelier
de transformation qui avait été créé à
Saint-Angel a cessé ses activités… après
avoir fonctionné surtout avec des champignons venant des pays
de l’Est.
-
L’origine de la crise provient de la mondialisation
en général et de l’ouverture des frontières
de l’Europe de l’Est en particulier. Jusqu’en 1990,
le cèpe du Limousin était expédié sur
les marchés parisien et de la Côte d’Azur et dans
de nombreuses régions françaises – il servait
à alimenter nombre de conserveries, en Aquitaine tout spécialement
– et même à l’étranger: les importateurs
italiens appréciaient ces champignons et, journellement au
moment de la récolte, des camions italiens fréquentaient
le Plateau de Millevaches. Aujourd’hui, la France est devenue
un gros importateur de champignons non seulement des pays de l’Est
– entre autres Roumanie, Pologne, Serbie, pays baltes, Russie,
République tchèque – mais aussi du Royaume-Uni
ou d’Espagne. Par exemple, il n’a pas fallu plus de deux
ou trois années à des importateurs néerlandais,
travaillant en collaboration avec les villages gitans en Roumanie,
pour placer d’importantes quantités de champignons (
en frais, séchés ou en conserve) sur le marché
français.. Etant donné le différentiel de prix,
les importateurs italiens – qui contribuaient grandement autrefois
au maintien des prix – se sont largement détournés
de la production limousine.
- Alors que la crise est bien installée au point de décourager
les ramasseurs, la crise sociétale provoquée par le cèpe
dans les années passées est toujours présente.
La permanence de la crise sociétale.
-
En raison de sa valeur, le cèpe n’a pas
manqué d’être un enjeu économique important,
d’autant plus que le Limousin, pays ouvert et accueillant, n’a
pas réussi ni à contrôler ni à maîtriser
cette ressource. C’est cette incapacité qui a créé
une crise sociétale ouverte.
-
Le problème provient de l’ambiguïté,
sciemment entretenue, à propos de la propriété
des champignons et de la permanence de pratiques traditionnelles.
En effet, jusque dans les années 60, les champignons sauvages
n’avaient pas ou très peu de valeur. Tout un chacun pouvait
alors, sans se préoccuper de demander la moindre autorisation,
pénétrer sur la propriété d’autrui
et prélever ce que bon lui semblait. A la différence
de la chasse et de la pêche - strictement réglementées
mais qui ne tiennent pas non plus compte de la propriété
privée – l’anarchie totale, permise par la plus
large des tolérances, a toujours régné en ce
qui concerne les champignons. Qui, d’ailleurs, s’opposerait
en Limousin à la promenade d’un urbain qui, chemin faisant,
ramasse ce qui est nécessaire à la confection d’une
omelette ? Le Limousin a toujours été, à
la différence par exemple de la Sologne, un pays ouvert. C’est
ce qui fait son charme mais cela peut se révéler être
une grande faiblesse.
-
Car, d’un point de vue juridique, il n’y
a aucune ambiguïté : le champignon est « res
propia », il appartient au propriétaire du terrain.
Aller chez autrui pour s’en emparer sans son autorisation est
un vol. Or, s’approprier d’une chose qui n’a pas
de valeur ( comme le champignon autrefois ou de produits végétaux
divers aujourd’hui) n’a guère de conséquences.
Quand il s’agit d’un pactole qui se chiffre en millions
d’euros, il en va autrement. Or, c’est cette sympathique
tolérance qui a généré toutes sortes de
problèmes.
-
-
Le premier problème est d’ordre strictement
économique. La permissivité limousine a généré
toutes sortes de dérives en attisant les convoitises. Dès
que le cèpe fait son apparition, des ramasseurs – venant
surtout des villes limousines mais aussi d’ailleurs –
accourent pour profiter de l’aubaine. Des équipes bien
organisées sont originaires de Bordeaux ou de la région
parisienne. En conséquence, une fraction importante de la cueillette
– nous pouvons avancer un ordre de grandeur de 50 à 70%
- part en ville et échappe aux collectivités locales,
en particulier aux agriculteurs qui doivent faire face à leurs
occupations quotidiennes et qui ont du mal à dégager
le temps nécessaire pour faire face à la concurrence
des ramasseurs allogènes..
-
Le détournement est d’importance. Nous
avions estimé, en 1990, à environ 50 millions de francs
( soit plus de 7,6 millions d’euros) le produit qui s’est
envolé vers les villes. Pendant longtemps, les populations
locales n’ont pas pris la mesure du problème. Alors même
que, sur le plan local, le cèpe engendrait toutes sortes de
problèmes strictement sociétaux, le plus grave étant
la déstructuration passagère de l’économie
locale.
-
-
La déstructuration passagère de l’économie
locale découlait directement de l’importance de l’enjeu.
Etant donné que nulle autre activité n’a plus
rapporté que la cueillette des cèpes, tous ceux qui
le pouvaient abandonnaient leur travail pour se livrer à cette
occupation. Certaines années, on aurait dit que les premières
spores provoquaient une épidémie foudroyante :
la champignonite. La levée des cèpes provoquait dans
les entreprises un absentéisme aussi marqué qu’autrefois
à l’époque des foins, des vendanges ou du passage
de l’alambic en Normandie. Mais là, l’endémie
était plus virulente et plus tenace… à tel point
que certains entrepreneurs préfèraient mettre en congés
tout leur personnel. Cela va si loin que, aujourd’hui encore,
des secteurs entiers d’activité sont périodiquement
désarticulés. Ainsi, l’abattage des arbres –
qui est, en quasi-totalité, effectué par des travailleurs
immigrés, en particulier des turcs – cesse. Ces travailleurs,
qui sont les premiers avertis de ce qui se passe en forêt, abandonnent
leurs tronçonneuses pour se munir de paniers. Dès lors,
jour après jour, la famille, au sens le plus large, ratisse
les bois. Des chômeurs, des Rmistes et des retraités,
venant souvent de régions lointaines, s’abattent aussi
sur le pays.
-
En somme tout le monde trouve son compte… sauf
les propriétaires légitimes des champignons qui se révèlent
être des gêneurs. Aussi, année après année,
on a vu se développer une atmosphère plutôt malsaine
et un motif supplémentaire de querelles au sein des collectivités
locales.
-
-
La déstabilisation des sociétés
locales est la conséquence logique des réalités
de terrain.
-
Cette déstabilisation est d’abord celle
des légitimes propriétaires face aux « intrus ».
Isolés, il ne sont guère redoutables ni redoutés
des équipes de « chômeurs » en
plein « travail » ou des familles de Turcs.
Progressivement, on a vu se développer la peur… non
chez les intrus mais chez les propriétaires qui se sentent
menacés. La menace est directe, sur leur personne, ou indirecte,
sur leurs biens ( sur les forêts en particulier). Et les menaces
sont prises très au sérieux. Il n’est donc pas
étonnant que la tension monte et que des incidents défraient
le landernau local. Désormais, les ramasseurs les mieux organisés
assurent la garde de leur véhicule. La violence accompagne
la poussée des cèpes et crée des difficultés
au sein même des collectivités locales.
-
C’est que la « guerre des cèpes »
n’oppose plus seulement les locaux aux forains, voire aux étrangers.
Elle fait naître des tensions à l’intérieur
même des communautés. On voit tout d’abord s’opposer
les propriétaires de bois, souvent absents, qui tremblent,
à juste titre, pour leur bien et les autres. Les premiers,
sous la menace d’incendie, sont favorables à la « liberté
de ramassage ». Comme les plus gros propriétaires
de bois sont des citadins, le problème du cèpe finit
par compliquer les relations entre agriculteurs et forestiers.
-
Le conflit divise aussi les conseils municipaux. Les
maires doivent gérer des intérêts contradictoires.
D’où la paralysie de certains d’entre eux qui aimeraient
agir et réglementer. Dans certains cas, on a vu l’opposition
au maire prendre appui sur la « question des cèpes »
pour créer une association de défense des intérêts
des habitants de la commune et essayer de conquérir le pouvoir
local. Dans tous les cas, les cèpes avivent les querelles locales,
accentuent les conflits en cours. Tout va dans le sens d’une
aggravation des dissensions internes et de l’affaiblissement
encore plus marqué de collectivités déjà
agonisantes.
-
-
Cet affaiblissement est tel que nulle réaction
n’a pu enrayer le mal. De façon récurrente, depuis
le milieu des années 80 jusqu’à aujourd’hui,
les populations locales tentent de protéger leurs champignons
par des moyens légaux: certaines communautés ont pris
des mesures pour protéger la propriété privée.
C’est ainsi que nombre de communes ont adopté des dispositions
pour interdire ou strictement limiter la cueillette des non-résidents
. Nombre d’entre elles restreignent celle-ci au seul week-end.
Dans les faits, pratiquement aucune n’a réussi à
protéger son bien. Actuellement, la commune de Saint-Germain-Lavolps
vient d’affecter un garde pour faire respecter l’interdiction
communale. Jusqu’à ce jour, seule la petite commune de
Chavanac - et ceci uniquement grâce à l’action
de la famille de son maire composée de solides gaillards -
a réussi à organiser quelque peu la collecte et à
protéger les intérêts des habitants.
-
On peut se poser des questions à propos de ces
échecs répétés alors que partout ailleurs
– du pays basque à la Lorraine – nul ne s’aviserait
à s’emparer chez autrui d’un bien d’une grande
valeur marchande. Les raisons sont multiples, citons, entre autres :
-
- Le désintérêt des propriétaires
forestiers absentéistes qui ne se préoccupent que de
la production de bois.
-
- L’affaiblissement extrême des communautés
villageoises constituées surtout de personnes âgées
incapables de se défendre. Leur incapacité à
s’organiser est notoire. C’est d’ailleurs une des
causes essentielles de la vulnérabilité économique
de cette région.
-
- La peur des élus de heurter la sensibilité
de certains et leur opposition à tout changement à la
coutume qui est particulièrement laxiste. Ils considèrent
que la remise en question des pratiques coutumières provoquerait
des troubles et s’apparenterait à une interdiction de
prélever des coquillages sur le littoral. Souvent, ils se retranchent
derrière l’argument qu’il est impossible de mettre
un gendarme derrière chaque ramasseur de champignons. Ils oublient
qu’il n’est pas non plus possible de le faire dans toutes
les voitures ni derrière chaque chasseur ou chaque pêcheur.
Pourtant, circulation automobile, chasse et pêche ( y compris
en zone littorale) sont strictement organisées et réglementées.
En conséquence, les élus de tous bords sont en désaccord
sur tout sauf sur les champignons : thème qu’il
ne faut en aucun cas aborder ni, a fortiori, traiter.
-
- L’inaction des forces de l’ordre pourtant
si efficaces à traquer la moindre infraction au code de la
route sur les routes départementales du plateau. D’ailleurs,
dès qu’ils le peuvent, les gendarmes, affectés
dans les petits chefs-lieu de canton du Plateau, quittent l’uniforme
et partent se fondre dans la foule des ramasseurs anonymes. Eux aussi
ont besoin d’arrondir leurs fins de mois.
-
- La question des cèpes est donc un bon révélateur
des problèmes sociétaux qui affligent le Plateau de Millevaches.
Ce champignon en or est aussi l’objet d’un enjeu gastronomique.
L’enjeu gastronomique.
-
Depuis bien longtemps, le cèpe de la Corrèze
a acquis ses lettres de noblesse auprès des grands chefs de
la cuisine française. Localement ou régionalement, l’intégration
du cèpe dans la cuisine a toujours été vivement
appréciée. Dans les années 70, le village de
Gentioux était bien connu pour l’association des cèpes
et du gibier: la renommée de sa restauration allait jusqu’à
Paris. Cette renommée était telle qu’un flux touristique
d’arrière-saison n’avait pas d’autre cause
que la recherche et la dégustation des cèpes. A tel
point que le cèpe constitue un atout touristique pour les départements
limousins et nombre de cartes postales, le représentant
sur site, sont vendues dans les librairies locales.
-
C’est d’ailleurs au nom de la gastronomie
que nombre de problèmes sont survenus. Comment, en effet, priver
les citadins de leur promenade champêtre dominicale leur permettant
de récolter quelques cèpes pour améliorer l’omelette
du soir ? De là à faire le commerce des cèpes…
il n’y a qu’un pas.
-
Aujourd’hui, avec l’ouverture des frontières,
le cèpe de Corrèze se trouve dans une situation délicate.
Tout d’abord, la concurrence le chasse de ses marchés
traditionnels comme le marché italien. Il est sur la défensive
partout ailleurs. Même sur ses terres, il risque d’être
victime de confusions regrettables. Ces dernières années,
des volumes non négligeables de cèpes provenant des
Balkans sont arrivés, en Limousin même, par le biais
de transporteurs turcs, … et étaient vendus à
des collecteurs du cru comme étant une production locale. Si
ces pratiques se pérennisaient, c’est la renommée
même du cèpe corrézien qui risquerait d’être
brouillée. Or, en raison de l’impossibilité de
mettre en place la moindre réglementation, il est bien possible
que la Corrèze perde aussi sur ce plan là.
-
Et c’est peut-être dans le désastre
économique et sociétal que le cèpe de Corrèze
va trouver son salut. S’il cesse d’intéresser les
ramasseurs, il est possible que la gastronomie locale puisse assurer
son réputation… à condition que la situation
s’améliore.
Les conditions de l’assainissement de la situation.
-
Actuellement, les populations locales sont partagées
entre des sentiments divers et contradictoires : la nostalgie
d’une époque qui semble révolue, la colère
et l’impuissance. Les rares élus locaux qui aimeraient
agir sont soit terrorisés soit résignés. Dans
un climat malsain, la tension ne baisse qu’en raison de l’effacement
relatif de l’enjeu économique. Or, il n’est jamais
trop tard pour agir… si tant est que l’on veuille redresser
une situation présentement catastrophique. Pour remonter, quelque
peu tout au moins, la pente, quelques mesures de bon sens devraient
être prises.
-
-
Tout d’abord, faire respecter la loi. La
responsabilité de la dégradation de la situation provient,
pour partie, de l’inaction des collectivités locales
et, pour une autre partie, de ceux qui ont en charge de faire respecter
la loi.
-
Nous sommes en présence d’un vol gigantesque
qui se répète année après année.
Même si l’infraction a perdu de son importance, les autorités,
qui ont le devoir de protéger les biens et les personnes, devraient
protéger les propriétaires fonciers du Plateau avec
la même énergie que celle qui est déployée
à l’encontre des distillateurs ou des automobilistes.
Or, dans les années passées, des modus vivendi équilibrés
ont été proposés aux populations foraines :
ceux-ci permettaient généralement la cueillette en week-end
mais interdisaient le commerce des champignons. . Pourtant, il serait
si facile d’éliminer les infractions - comme cela se
fait partout ailleurs – en contrôlant la provenance des
champignons à proximité ou sur les lieux mêmes
des points de vente.
-
Il est inconcevable que le cèpe de Haute-Corrèze
soit le seul produit de cueillette qui échappe à l’application
de la loi. Or, l’impossibilité de faire respecter les
réglementations les plus équilibrées crée
des désordres manifestes. Que fait la gendarmerie mobile d’Ussel
pour faire respecter la loi ? Sans loi, nulle mesure incitative
ne pourra protéger la production. Or, dans cette période
d’après- tempête, comment inciter les forestiers
à planter des épicéas ? Les simples subventions
au reboisement n’ont aucune chance d’avoir le moindre
effet. Dépouillés du sous-produit que représente
le champignon, les propriétaires forestiers continueront, plus
que jamais, à favoriser le douglas. Le P.N.R. ne pourrait-il
pas, de façon spécifique, apporter des aides supplémentaires
pour l’adoption de l’épicéa ?
D’autres mesures pourraient être prises… à
l’instar des associations de chasse qui commencent à
se préoccuper d’indemniser en gibier - fût-ce de
façon symbolique - les propriétaires fonciers. Ce faisant,
et par des mesures qui ne coûtent rien à personne, les
chasseurs ont pu, localement, effacer comme par miracle les contentieux
qui découlaient de la pratique de la chasse sur terrain d’autrui.
Pourquoi ne pas travailler avec cet esprit dans le domaine de la cueillette
des champignons ? Cela faciliterait grandement la protection
qualitative du produit.
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La protection qualitative du cèpe de Haute-Corrèze.
Celle-ci est indispensable pour la valorisation de la récolte.
Or, nulle initiative ne s’est faite jour pour proposer un label
qui protège le cèpe de Haute-Corrèze. Là
encore, nous ne pouvons pas ne pas nous étonner de l’inertie
des élus.
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Ce faisant, au-delà de la protection d’une
ressource, on maintiendrait la valeur du produit en le plaçant
sur des niches de qualité. Là encore, dans le cadre
du parc naturel régional, des mesures simples permettraient
d’assurer aux habitants du Plateau des ressources complémentaires.
De façon indirecte, il serait alors plus facile, pour l’artisanat
et l’industrie locale, de valoriser sur place un produit de
qualité tout comme on le fait pour les produits les plus divers
comme la liqueur de baies de houx. C’est ainsi aussi que l’on
aura le plus de chances de pouvoir s’appuyer sur le cèpe
pour promouvoir un tourisme d’arrière-saison.
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La nécessité de réaliser les
études scientifiques qui conviennent. Par opposition à
d’autres champignons de valeur, comme la truffe, peu de recherches
sérieuses ont été effectuées sur le cèpes.
En tout cas, nul début d’application n’a été
observé sur le Plateau de Millevaches. Rien n’a été
entrepris pour augmenter la production ni même comprendre les
mécanismes précis qui génèrent les bonnes
récoltes. Les recherches portant sur la mycorisation du douglas
ne semblent pas encore apporter le moindre début d’application
pratique. Ces recherches nous apparaissent pourtant fondamentales
vu l’extension des surfaces occupées par cette essence.
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Impossible aussi d’adopter la moindre mesure
d’intensification de la production. Au Pays basque, localement,
les années sèches, on remet en service certains tronçons
de « levade » pour irriguer les secteurs les
plus fertiles. Nul, là-bas, ne s’aviserait à s’emparer
du bien d’autrui sous peine de sanction. Cela est inimaginable
en Limousin, étant donné l’anarchie qui y règne.
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Mais toutes ces mesures ne peuvent s’envisager
tant que le cèpe de Haute-Corrèze sera considéré
comme un produit de non-droit.
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Conclusion.
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Le bilan est particulièrement triste. C’est
la fin d’une époque. Le Plateau de Millevaches -qui n’a
pas cessé depuis 1911 de perdre et sa population et ses activités
au point de devenir une des moyennes montagnes françaises les
plus fragiles - a laissé passer une chance extraordinaire.
De son extrême faiblesse, qui s’est traduite en un demi-siècle
par une révolution paysagère complète au profit
des peuplements forestiers (surtout résineux), est apparu un
miraculeux produit de cueillette: le cèpe. Celui-ci avait une
valeur suffisante pour permettre à des populations locales
de subsister ou, tout au moins, pour procurer des revenus complémentaires
intéressants. Ne parlons pas des effets économiques
induits qui sont à jamais perdus. Or, cette ressource renouvelable
n’a pas été protégée… comme
on le fait partout ailleurs. Fait hautement significatif, la charte
du parc naturel régional du Millevaches ne tient pas compte
des champignons alors qu’elle est particulièrement disserte
sur la multifonctionnalité de la forêt. Or, l’administration
du PNR s’honorerait en tenant mieux compte de ce type de ressource
et en adoptant des mesures incitatives pour développer toutes
sortes de ressources: les énergies renouvelables en premier
lieu. Ce faisant, il instaurerait un véritable modèle
de développement économique tenant compte à la
fois de l’économie, de la société et de
la protection de l’environnement.
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En tout cas, les cèpes pourraient être
un segment porteur pour l’économie locale ne serait-ce
qu’en prolongeant sur l’automne une saison touristique
désespérément brève. Même dans le
secteur de la gastronomie, la Haute-Corrèze a tout à
perdre à voir perdurer l’anarchie ambiante et le climat
de crypto-terrorisme. Déjà son image s’est diluée
en tant que producteur de cèpes de qualité.
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Cette faillite sociétale n’augure rien
de bon pour la Haute-Corrèze. A sa décharge toutefois,
faisons valoir que tous les problèmes constatés ont
été aggravés par la tempête; mais ce triste
événement conjoncturel n’est pas à l’origine
ni des enjeux ni des problèmes. Ceux-ci lui sont antérieurs.
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