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L'ÉGLISE CATHOLIQUE ET LE DÉVELOPPEMENT : L'EXPÉRIENCE DU CCFD René VALETTE Géographe, économiste, Président des Amis de la Vie |
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La question du développement des pays économiquement pauvres, que lon a appelés, jusquà ces dernières années, le Tiers Monde, a sans aucun doute été une des plus importantes, une des plus lourdes denjeux de toutes sortes, de la deuxième partie du XXme siècle. Aujourdhui encore, même si avec le phénomène de la mondialisation le problème se pose en termes nouveaux, lextrême pauvreté qui touche encore tant dhumains est bien un des plus rudes défis à relever. Dans ce combat contre la pauvreté, lEglise catholique fut et est encore particulièrement active. Parmi les institutions quelle sest données, le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD) a exercé une influence remarquée et en général appréciée, même sil ne fut pas le seul à agir en ce domaine. Cest cette riche expérience qui fait lobjet de mon exposé. 1952 : Lémergence dun 3ème mondeLe 14 août 1952, dans un article de lObservateur, devenu le Nouvel Observateur, le terme Tiers Monde apparaît pour la 1ère fois sous la plume de léconomiste et démographe Alfred SAUVY. Il écrit notamment : «Ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers Etat, veut lui aussi être quelque chose. » Larticle, même bref, signalait avec beaucoup de clairvoyance larrivée sur la scène internationale de nouveaux acteurs et leur désir, comme le Tiers Etat en France en 1789, dexister enfin, de voir leurs intérêts, leurs aspirations, pris en considération par la communauté internationale et tout particulièrement par les métropoles des pays jusque là colonisés. On ne peut quadmirer aujourdhui la pertinence de lintuition dAlfred Sauvy. En effet, lorsquil écrivait ces lignes, le grand mouvement des indépendances était à peine amorcé. Certes, lInde avait conquis son autonomie en 1947, et les pays du proche Orient sétaient dégagés de leur tutelle britannique et française. Mais on doit se souvenir que notre pays était empêtré dans la guerre dIndochine depuis plusieurs années déjà, que le conflit algérien ne débutera que 2 ans plus tard, à la Toussaint 1954, que les indépendances en Afrique Noire ne commencèrent quau début des années 60. Enfin la conférence de Bandung qui devait déboucher sur la constitution du groupe des non-alignés neut lieu que près de trois ans après la parution de larticle, en avril 1955. Ainsi, pendant près de 50 ans, la vie internationale va être profondément marquée par ce grand mouvement de libération qui, rappelons-le, ne sopéra pas sans drames, sans morts et sans blessures de toutes sortes, par la montée des peuples de couleur, par la naissance et la croissance de nouvelles nations puis par le grand défi du développement. On saperçut très vite, en effet, que lindépendance politique était loin dassurer, à elle seule, laccès de tous à ce minimum de biens matériels et non matériels nécessaires pour vivre conformément à sa dignité dêtre humain. Si les règles du jeu qui régulent les relations économiques internationales ne changent pas, si les pays économiquement riches ne participent pas au financement du développement, si les institutions spécialisées de lONU : FAO, CNUD, UNICEF, UNESCO, napportent pas leur concours, les lendemains risquent fort de déchanter. Jean XXIII convoque un ConcileQuelques années plus tard, dans la même décennie charnière, très exactement le 25 septembre 1959, le Pape Jean XXIII, le bon Pape Jean comme le surnommera un peu plus tard affectueusement une bonne partie de lopinion publique, allait surprendre tout son monde en annonçant la convocation à Rome dun Concile pour renouveler lEglise catholique, qui soit dit en passant, en avait bien besoin, après le pontificat de laustère Pie XII et après le séisme du 2ème conflit mondial. Un peu plus de quarante ans plus tard, quand on relit les grands textes de ce Concile Vatican II, on est encore saisi par laudace des pères conciliaires. Oui ce fut vraiment un aggiornamento comme lavait désiré Jean XXIII. Malheureusement il devait décéder avant lachèvement de ce Concile quil avait voulu ouvert, hardi, créatif et qui fut bien ainsi. Citons simplement aujourdhui le texte sur la liberté religieuse, celui sur lautonomie du temporel ou encore Gaudiem et Spes qui traite du rôle de lEglise dans le monde. Pourquoi faire référence, en les mettant côte à côte, à ces deux événements, lémergence dun troisième monde sur la scène internationale dune part et la convocation dun Concile par lEglise catholique dautre part, alors quils nont, a priori, comme seule lien que celui de la proximité dans le temps. Ce quil faut avoir en mémoire, cest que parmi les directives conciliaires, on pouvait remarquer la ferme incitation faite aux catholiques et plus largement à tous les hommes de bonne volonté de sengager résolument, fermement, pour la justice et le développement des peuples. On doit voir là une des raisons qui expliquent lincontestable actif engagement des chrétiens dans les multiples ONG de solidarité internationale qui naquirent et sépanouirent durant ces dernières décennies. Cest ce qui explique aussi la forte implication de la diplomatie vaticane dans les conférences internationales qui ont jalonné ces cinquante dernières années. Rappelons tout particulièrement celles des années 70 au cours desquelles on sefforçait détablir un nouvel ordre économique international, espoir hélas déçu comme on a pu le constater très vite. Un fort engagement de lEglise catholiqueAvant de nous attarder un peu plus longuement sur lexpérience du CCFD en France, arrêtons nous un instant sur quelques initiatives post-conciliaires de lEglise catholique en matière de relations avec le Tiers Monde. Ceci est dailleurs dautant plus justifié quelles ne furent pas sans effet sur laction du CCFD. En 1967, Paul VI qui succéda à Jean XXIII et qui acheva le Concile dans le même esprit que son prédécesseur lavait introduit, publia une encyclique sur le développement « Populorum Progressio ». Elle eut un profond retentissement, certes en premier lieu au sein de lEglise catholique et plus particulièrement parmi ceux qui, depuis quelques années, militaient pour le développement, mais aussi beaucoup plus largement chez tous ceux qui, à des titres divers, sintéressaient au Tiers Monde. Les Français la lirent avec dautant plus de facilité quelle fut largement inspirée par le Père Joseph Lebret, religieux dominicain dont la pensée et les écrits avaient beaucoup dinfluence sur le CCFD. Lebret devait aussi servir de référence à de nombreux intellectuels engagés, partout dans le monde. Jai pu le constater, tant en Amérique Latine quau Liban ou en Afrique sub-saharienne. Rappelons aussi quil fut le fondateur dEconomie et Humanisme qui forma de nombreux militants chrétiens sur les questions économiques, par ses sessions de formation, ses livres et ses revues. Il me paraît indispensable de rappeler quelques passages forts de Populorum Progressio par exemple : « La question sociale est devenue mondiale ». Pour apprécier cette affirmation il faut se souvenir que la 1ère encyclique sociale de lEglise catholique, Rerum Novarum, date de 1891. Elle traitait des conséquences tragiques quavait provoquées sur la condition ouvrière la révolution industrielle. En 1967, Paul VI dit quavec lémergence du Tiers Monde, cette question sociale était devenue planétaire. Alors quon ne parlait pas encore de mondialisation, elle signalait déjà linterdépendance croissante des économies et la nécessité qui en résultait de penser la solidarité et la justice désormais à un niveau mondial. Sil sétait écoulé plus dun siècle entre le début de la révolution industrielle en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle et la publication de Rerum Novarum, il ny eut que 15 ans entre larticle de Sauvy qui révélait lirruption dun 3ème monde sur la scène internationale et lencyclique de Paul VI. Le fait mérite dêtre signalé. Cest aussi dans Populorum Progressio quil est écrit que le développement concerne « tout lhomme et tous les hommes ». Il ne peut donc sidentifier à la seule croissance économique et il nest pas satisfaisant si son processus exclut des pans entiers de lhumanité. La phrase mérite dêtre méditée avant de porter un jugement éthique sur la mondialisation des échanges, en voie de progression rapide. Cette conviction inspire aujourdhui profondément les nouvelles initiatives du CCFD, par exemple son fort engagement dans la préparation et la tenue du Forum social mondial de Porto Alegre de 2001. Je citerai enfin le passage de lencyclique où il est énoncé que le développement est le « nouveau nom de la paix », en dautres termes quil est illusoire despérer une paix durable sur terre si plusieurs centaines de millions dhommes et de femmes vivent dans des conditions infra-humaines. Alors quon se préoccupe à juste titre de la montée de la violence et des risques dextension du terrorisme, il nest pas inutile de se souvenir de ces propos déjà vieux de 35 ans certes, mais plus que jamais pertinents. Pas de paix sans justice, sans respect de la dignité de tout être humain, sans un accès plus équitable aux fruits de la terre et jajouterai volontiers, sans développement durable. Dans le prolongement de la publication de Populorum Progressio, Jean-Paul II créa au début des années 70 la Commission Pontificale Justice et Paix. Le cardinal français Roger Etchegaray en fut un des présidents particulièrement éclairés et parmi les membres de la Commission on a pu noter, pendant plusieurs années, la présence du Père Vincent Cosmao, dominicain, héritier spirituel du Père Lebret et conseiller théologique du CCFD pendant ses deux premières décennies dexistence. A la suite du Vatican, de nombreux épiscopats nationaux instituèrent à leur tour des commissions Justice et Paix. La commission française publia plusieurs ouvrages de référence sur les relations Nord Sud. De plus ses prises de position sur les questions du développement sont toujours lues avec attention et cela par des personnes et des organismes se référant à des courants philosophiques et religieux très divers. Un fait témoigne de la forte osmose qui existait et qui existe encore entre Justice et Paix France et le CCFD. Cinq des sept présidents du CCFD qui se sont succédés depuis sa création en 1961 ont été ou sont encore membres de Justice et Paix. En dautres termes, lhistoire, la pensée et les engagements du CCFD se situent sans conteste dans les perspectives ouvertes par le concile Vatican II. Pour achever cette partie dexposé je voudrais rappeler lencyclique sur le développement Solicitudo Rei Socialis que Jean-Paul II publia en 1987 à loccasion du 20ème anniversaire de Populorum Progressio. Alors que certains pensaient et peut-être espéraient quelle marquerait une distance par rapport au texte de Paul VI, cest au contraire une commémoration chaleureuse de Populorum Progressio que lon découvrit même si la tonalité densemble se révèle beaucoup plus pessimiste. Il est vrai quon a vu beaucoup de choses changer durant les 20 années qui séparent les deux textes. En 1967 on vivait encore les Trente Glorieuses, pour reprendre lexpression du sociologue Jean Fourastié, trente années de croissance économique forte et quasiment ininterrompue, alors quen 1987 le monde était confrontée à une crise, pas uniquement économique, dont il nest pas encore sorti dailleurs. De plus, si en 1960 on avait décrété que la décennie devait être celle du développement, les résultats savérèrent décevants. Les années 70 devaient mettre fin à la désillusion, ce ne fut pas le cas. Aujourdhui personne nose raisonnablement fixer une échéance à la fin de la très grande pauvreté qui affecte deux milliards de personnes soit 1/3 de la population mondiale. Signalons aussi que le groupe de presse catholique « La Vie » lança à la même période, au début des années 60, un nouveau magazine au titre évocateur « Croissance des Jeunes Nations ». Plus dun militant chrétien alimenta sa réflexion et ses connaissances en le lisant. Je suis lun dentre eux aussi je ne peux en parler aujourdhui sans une réelle émotion. Il est à noter que si le titre a aujourdhui disparu, on en trouve un prolongement actualisé dans la revue « Alternatives Internationales » créée il y a quelques mois, par TÉlérama du groupe des « Publications de La Vie Catholique » et par « Alternatives Economiques ». Simultanément, à Lyon, Gilbert Blardone co-directeur de « Croissance des Jeunes Nations » lançait le centre du même nom, lieu de documentation, dinformation et de formation. Jen fus pendant plusieurs années le vice-président. Cest à cette époque aussi que linstitut social de lUniversité Catholique de Lyon, dirigé par Gilbert Blardone, ouvrait sa section Tiers Monde à lintention des femmes et des hommes des pays en voie de développement en responsabilités ecclésiale, économique ou sociale. Plus dun évêque, voire cardinal, africain sinitièrent là aux questions du développement. Sollicité par Gilbert Blardone, je laissais alors le lycée technique où jenseignais pour le rejoindre à linstitut comme directeur des études. On peut ainsi constater combien, très vite, dans la mouvance
du concile Vatican II et dans ses suites immédiates, lEglise
catholique mobilisa nombre de ses fidèles dans le combat
pour le développement. La naissance du CCFDLe CCFD est né en France en 1961, en plein concile, sous le nom de Comité Catholique contre la Faim. Le D de Développement sera ajouté trois années plus tard, pour exprimer lidée quil fallait promouvoir le développement, pour éradiquer la faim. Mais on pourrait tout aussi bien dire quil faut commencer par supprimer la faim pour que soit rendu possible un long processus de développement. A lorigine du CCFD, il y eut un appel du pape Jean XXIII, aux conférences épiscopales nationales de lEglise catholique, suite à un entretien quil avait eu avec Mr Sen, un Indien, directeur de la FAO à lépoque. Il lui avait révélé lampleur de la sous alimentation et de la malnutrition dans le monde et il avait exprimé le souhait que les grandes religions se mobilisent pour la réduire. Entendant lappel, les évêques de France décidèrent quune collecte de solidarité serait organisée dans toutes les églises, pendant le Carême, temps de partage par excellence, en faveur des populations victimes de la faim. Pour la mise en uvre de cette collecte, deux projets furent en concurrence. Le Secours Catholique, créé au lendemain de la 2nde guerre mondiale, se proposa. Il avait les équipes et la logistique nécessaires pour bien conduire lopération. Mais dautres, dans lEglise, estimaient quil fallait faire de lorganisation de la collecte, un temps de réflexion sur les moyens à mettre en uvre, sur les conversions à opérer, aujourdhui, chez nous, pour que demain la faim disparaisse. En dautres termes, il sagissait de discerner comment on pouvait agir sur les causes pour supprimer les effets. Dans ce contexte, le don nest plus un geste qui soulage la conscience mais lexpression dun engagement dans la durée, chacun selon ses talents. Pour réussir lopération il fallait que se regroupent toutes les forces vives de lEglise, les grands mouvements dAction Catholique de jeunes et dadultes alors au faîte de leur rayonnement, les mouvements éducatifs scoutisme et guidisme par exemple, les grands services de lEglise enfin, depuis les secrétariats sociaux jusquà lEnseignement catholique. Ce fut cette 2ème option qui fut retenue, à titre expérimental, pour une année. Une dizaine de mouvements et services sassocièrent ainsi pour cette 1ère « campagne de Carême ». Parmi eux, le Secours Catholique à qui les évêques avaient demandé dapporter son concours à lopération. Aujourdhui ils sont devenus 30. Le Secours Catholique a quitté le CCFD à la fin des années 1980 pour des raisons diverses. Si ce départ fut vécu de manière douloureuse, on ne peut ignorer que son apport fut dune très grande utilité lors des 1ères années de vie du CCFD. Lorganisation nest plus expérimentale mais permanente. Elle a fêté lan dernier son 40ème anniversaire. Elle est même devenue, au fil des années, la 1ère ONG de développement de notre pays. Personne ne conteste son dynamisme, sa créativité, sa capacité à mobiliser lopinion publique. Une ONG novatriceDans la dernière partie de cette exposé je veux mefforcer danalyser ce quil y eut de plus novateur pendant ces 40 années dexistence. Un élément original, cest incontestablement le fait que, dès lorigine, le CCFD sest donné deux missions, la première, classique, le financement de projets de développement intégralement conçus et mis en oeuvre par les acteurs des pays du Tiers Monde concernés, eux-mêmes, et non par des experts, des coopérants ou assistants techniques, mandatés par lorganisme financeur ou membres de son personnel. La 2ème mission, plus originale, cest linformation, léducation, la formation, en un mot lanimation de lopinion publique, chez nous, sur les questions du développement, des relations Nord-Sud et de la solidarité, dans sa dimension internationale. Les textes fondateurs prévoyaient que le quart au moins des sommes recueillies par le CCFD devait être consacré à cette tâche. Ce choix tout à fait délibéré nest pas sans courage quand une partie sans doute majoritaire de lopinion publique pense, assez spontanément, que la meilleure ONG est celle qui transfère dans les pays du Sud le pourcentage le plus élevé de largent quelle a collecté. Or cette conviction apparemment raisonnable est bien sommaire. En effet, nul ne conteste, aujourdhui, quune partie au moins de lextrême pauvreté dont souffrent deux milliards de personnes, trouve ses racines dans les mécanismes qui régissent les relations économiques internationales. Il ne sagit de diaboliser ni le FMI, ni la Banque Mondiale, ni lOMC, pas plus que les grands opérateurs financiers transnationaux. Il ne sagit pas, non plus, daffirmer que les pays riches sont les seuls responsables de lendettement des pays pauvres, endettement qui étrangle les populations les plus fragiles. Il ne sagit pas plus daffirmer que la mondialisation des échanges ne peut provoquer, par essence, que du sang et des larmes. Mais il nen est pas moins certain que le contrôle, que les pays économiquement riches exercent sur léconomie mondiale, a un coût social, un coût humain très lourd, beaucoup trop lourd. « Un autre monde est possible ». Tel était le fil conducteur du 2ème Forum social mondial de Porto Alegre, en Février 2000, au Brésil. Cest la construction de cet autre possible que vise à provoquer la 2ème mission du CCFD, depuis 40 ans. On se souvient de cette affirmation de Don Helder Camara, le regretté évêque brésilien de Recife : « Changer les choses chez vous, pour que les choses changent chez nous. » La 2ème originalité du CCFD, cest limportance quil a donné, dès le début de son histoire, au « partenariat ». Le concept est devenu aujourdhui presque banal au sein des ONG mais lévidence de sa nécessité nest pas le fruit dune génération spontanée, tant sen faut. Le partenariat implique que le bénéficiaire du financement est considéré comme son égal, en dignité et en capacité effective de penser juste et dagir par lui-même avec sérieux, compétence, efficacité. Le partenariat implique aussi la réciprocité dans le don, cest-à-dire quen échange de largent reçu, linterlocuteur sera invité à apporter quelque chose au financeur, même si, bien sûr, le contre-don ne sera pas de nature financière. Le partenariat, cest enfin la volonté et la capacité
de sinterpeller mutuellement, pour progresser. Au fil des
années jai été amené à
penser de façon de plus en plus claire, que défini
ainsi, le partenariat est une utopie quand la circulation dargent
est à sens unique. Je crois que le CCFD sest beaucoup
approché de cette utopie mais ne la pas pleinement
réalisé. Je lis encore une 3ème richesse dans lexpérience du CCFD, sa capacité dinnovation. Cest lui qui, il y a un peu plus de 20 ans, a créé le 1er fonds commun de placement partage, sous le nom de « Faim et Développement », en collaboration avec une banque mutualiste, le Crédit Coopératif. Les épargnants acceptent de ne recevoir quune partie du revenu de leur placement, le reste allant à la Société dInvestissement et de Développement International « SIDI », dont le CCFD fut à lorigine et reste lactionnaire principal, pour apporter des capitaux, sous forme de prêts, à des acteurs économiques qui nont ni fonds propres ni accès aux prêts bancaires, faute doffrir les garanties requises. Linitiative a fait école : il se crée de nouveaux fonds communs de placement partage chaque année. Tant mieux. Un autre exemple de cette créativité ce fut lorganisation au Bourget à la Pentecôte 1992, du Forum « Terre dAvenir ». Pendant trois jours, des multiples acteurs du développement, invités par le CCFD, accueillirent plusieurs dizaines de milliers de personnes dont un grand nombre de jeunes. Journées de débats, journées de fête joyeuse, journées de rencontres multiculturelles qui laissèrent un souvenir inoubliable à ceux qui y ont participé. Bien sûr de nombreux partenaires apportèrent leur concours et leur richesse culturelle. Il fallait oser prendre le risque. Ce fut une réussite. Un dernier exemple : le rôle de catalyseur que le CCFD a joué dans deux campagnes récentes auprès de lopinion publique, visant à faire pression sur les décideurs, pour quils modifient leur attitude dans le traitement de lannulation de la dette des pays pauvres. Cette campagne, en lan 2000, permit de recueillir près de 600.000 signatures dans notre pays. Une autre campagne fut organisée en 2001 pour que la France augmente son Aide Publique au Développement (APD). Elle avait en effet baissé de plus d1/3 en 10 ans, dans lindifférence à peu près générale. La pétition à signer demandait aussi que laide soit affectée de manière plus favorable aux populations les plus en difficulté. Plusieurs dizaines dONG, confessionnelles ou non, sassocièrent pour mieux convaincre. En terme de modification de lopinion publique les résultats furent spectaculaires, en terme de modification des comportements des décideurs, je serais tenté de dire que les résultats ne sont pas négligeables mais quil faut encore beaucoup progresser. Enfin, pour illustrer la fécondité du CCFD, je mentionnerai lintuition quil a eue et quil met en uvre, de participer à lorganisation dune société civile planétaire. Cest cet objectif qui la conduit à participer, ô combien activement, au Forum social mondial de Porto Alegre de 2002 et qui lamène à préparer le prochain en janvier 2003. Cest ce qui la conduit aussi à inviter à participer à ce Forum une quarantaine de ses partenaires venus du monde entier. Cest aussi ce qui explique son appui à lorganisation des Forums sociaux régionaux qui doivent se tenir en Afrique et en Asie dans les mois à venir. Le CCFD nest pas le seul à agirLEvangile, la Bonne Nouvelle de la tendresse de Dieu pour lhomme, est destinée à tous les hommes de tous les pays et de tous les temps. Il nest donc pas étonnant que lEglise, née de la Parole et des actes de Jésus-Christ, Fils de Dieu et Dieu lui-même, pour les croyants tout au moins, se soit appelée « catholique » cest à dire « universelle ». La forte implication de ses fidèles, dans le combat pour la justice et le développement allait donc de soi ou en tout cas devrait aller de soi. En France le rôle du CCFD a été considérable. Associant 30 mouvements et services de lEglise catholique il peut toucher tous les milieux sociaux et toutes les tranches dâge. Grâce à ses 99 comités diocésains reliés par des centaines déquipes locales, il couvre tout lespace géographique national. La confiance que lui manifeste la hiérarchie catholique, la justesse de ses intuitions, sa créativité, le riche apport de ses partenaires, ont été et sont précieux pour lefficacité de son action. Mais il faut aussi se souvenir que sur sa route, des femmes et des hommes ont considérablement enrichi sa réflexion, éclairé sont jugement. Je citerais volontiers quelques évêques : Don Helder Camara au Brésil, Mgr Thomas Balduino, qui dans ce même Brésil, fonda la Commission pastorale de la terre, Mgr Pierre Claverie en Algérie et Mgr Oscar Romero au Salvador, tous les deux assassinés, Mgr Alfred Sanon au Burkina Faso, Mgr Michel Sabbah en Palestine. Mais il y a aussi des laïcs comme Francisco Withaker si précieux dans lorganisation des Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, Stéphane Wilkanowicz de Cracovie en Pologne. Il y eut aussi lapport de théologiens. Comment ne pas faire référence au péruvien Gustavo Guttiérez, un des promoteurs de la théologie de la libération, théologien qui travaille aujourdhui sur la problématique dune théologie prenant en compte les traditions religieuses des sociétés indiennes précolombiennes. Bien sûr, dans la mouvance catholique, le CCFD ne fut pas le seul à sengager pour que le monde progresse en humanité. On connaît le travail du Secours Catholique, celui de la Délégation à la Coopération Catholique (DCC), celui des prêtres Fidei Donum dont plusieurs payèrent de leur vie leur solidarité avec les populations les plus fragiles dans des bidonvilles. Je pense notamment à André Jarlan au Chili, à Jacques Maire au Brésil. Je pense aussi aux religieuses françaises, torturées à mort en Argentine. Je pense encore aux risques que prend aujourdhui le frère dominicain Henri Burin des Rozier au Brésil dans sa défense des paysans sans terre. Je pense enfin au travail réalisé par le père Pierre Ceyrac et dautres jésuites avec les intouchables en Inde. Nous savons tous aussi que de nombreux chrétiens ont choisi de vivre leur engagement de solidarité dans des ONG non confessionnelles : ils sont à « Peuples Solidaires », à « Frères des Hommes », à « Terre des Hommes », à « SOLAGRAL » etc. Dans les Eglises protestantes les initiatives furent nombreuses, tant en France quà létranger, la solidarité fut dailleurs un des thèmes où se manifesta de manière particulièrement féconde la volonté dcuménisme stimulée par le concile Vatican II. Et puis il y a tous les croyants dautres religions, tous les agnostiques et les athées qui puisent dans dautres sources spirituelles et philosophiques leur combat pour que lhomme soit debout. Aussi si cest lexpression du CCFD de lEglise catholique qui est surtout présentée aujourdhui, elle ne fut pas la seule tant sen faut. Je voudrais conclure cet exposé par deux citations, lune du philosophe italien Gramsci : « il faut marier le pessimisme de lintelligence et loptimisme de la volonté », lautre de Don Helder Camara : « quand on rêve à plusieurs cest déjà un début de réalité ». Souhaitons quil y ait beaucoup de CCFD pour construire cette utopie « ressort de lhistoire » selon le même Don Helder Camara. |
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