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LE TERRITOIRE DES SECTES Marie Françoise COUREL CNRS PRODIG Anne FOURNIER Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS) |
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Marie Françoise COUREL : Je souhaiterai ce soir être plus géographique que lors de la table-ronde tenue par Antoine Spire cet après-midi. Vont intervenir dans ce café géographique Anne Fournier, agrégée dhistoire et chargée de mission à la MILS ; Catherine Picard, ancienne députée de lEure, qui a rapporté la loi de juin 2001 sur les sectes ; Christian Seignobos, qui nous fera part de son expérience, et Brigitte Dumortier, pour la planche quelle a réalisée sur les sectes dans son Atlas des religions1. Commençons par définir ce quon entend par « sectes » et tenter de cerner leur extension. Anne FOURNIER : Les sectes dont nous parlons sont des groupes qui apparaissent dans les années 60, en rupture avec le monde et se targuant abusivement de religieux. Il ne sagit pas de la floraison de branches du protestantisme, mais de mouvements nouveaux, venus dAsie, comme Moon le Coréen ou les Hare Krishna se réclamant de la tradition hindouiste, ou nés aux Etats-Unis, comme la Scientologie. Quel que soit le lieu de naissance de ces différents groupes, 90% ont aujourdhui leur siège social aux Etats-Unis, et certains groupes ont une extension mondiale. Le seul groupe transnational dorigine française, les Raëliens, sont aujourdhui au Canada. Marie Françoise COUREL : Pourquoi cette implantation américaine ? Anne FOURNIER : A cause de la constitution américaine. Le Premier amendement de la constitution, écrit en 1791, fait de la religion aux Etats-Unis quelque chose qui échappe totalement au contrôle de lEtat. Ainsi, par exemple, en pleine campagne anti-drogue, un tribunal américain a relaxé un prévenu consommateur assidu de haschish, parce quil appartenait aux Rastafaris et quil arguait que cette consommation était un rituel de sa religion. Les sectes transnationales ont donc tout intérêt à sinstaller outre-Atlantique, où leurs activités dites « religieuses » ne pourront être poursuivies. Elles y acquièrent le statut aujourdhui valorisant dEglise, même pour les Raëliens, « première Eglise athée du monde » ou pour les satanistes. Marie Françoise COUREL : Rapidement, en quoi ces sectes nouvelles ne peuvent être confondues avec des mouvements religieux ? Anne FOURNIER : Le croyant dit « Je crois ». Ladepte sectaire na aucun doute : il sait, et toutes les réponses lui sont données. Vous pouvez ainsi vous reporter au journal que vous a si aimablement distribué la Scientologie tout à lheure. Vous y trouverez un article qui va dans ce sens : « Peu importe le problème, on peut y faire quelque chose ». Cet article développe le travail des bénévoles scientologues sur le lieu des grandes catastrophes. Ainsi, comme à Ground Zero ou à Toulouse, autour de lusine AZF, les scientologues ont tenté de remplacer les psychiatres et dutiliser la détresse profonde des victimes pour leur propre développement. Au-delà du bénévolat, ils recrutaient. Et pour en terminer avec le pseudo-religieux, je vous renvoie à lanalyse du Parlement britannique2sur la demande de la Scientologie de devenir « charity » (ONG) : sur tous les points, le statut religieux et charitable leur est dénié. Marie-Françoise COUREL : Dans votre livre3, vous montrez la puissance financière des sectes.
Anne FOURNIER : Leur puissance financière est gigantesque. On estime le budget annuel de la Scientologie comparable à celui du Benelux. Les chaebols de Moon représentaient 25% de léconomie sud-coréenne avant la crise des bourses asiatiques en 1997. Il y a aujourdhui trois sortes dargent sale : celui de la drogue, celui des trafics darmes, et celui des sectes. Catherine PICARD : Et ils sont dailleurs hébergés dans les mêmes banques, comme le font apparaître les enquêtes de TRACFIN sur le blanchiment dargent, comme par exemple la Kreditbank au Luxembourg. Anne FOURNIER : Cet argent provient toujours peu ou prou des adeptes. Ce sont les dons et legs, mais aussi le travail. Ainsi les pseudo-bénévoles de limprimerie de TÉmoins de Jéhovah, qui travaillaient sans relâche ni salaire à Louviers. Limprimerie sest délocalisée en Irlande lorsque lURSSAF et linspection du travail sen sont mêlés. Largent provient aussi des prix faramineux des cours internes au groupe ou des pseudo-bondieuseries. La secte produit et vend à une clientèle captive ou contrainte. Et dans le cas des Raëliens, largent provient du corps des adeptes. OVULAID4 vend les ovules de ses jeunes adeptes contre 5000 dollars. Et CLONAID5 veut être la première entreprise à faire du clonage reproductif. Catherine PICARD : Ils brisent ainsi les lois nationales, et servent de précurseurs à dautres entreprises pharmaceutiques qui pourront sengouffrer derrière eux. Anne FOURNIER : Actuellement plusieurs grossesses sont annoncées, ainsi que quelques fausses couches. Mais si nous revenons à la puissance, elle est au-delà de la simple accumulation de capitaux. Ces capitaux sont investis dans des entreprises apparemment tout à fait convenables : entreprises tertiaires de formation ou dinformatique par exemple. Ainsi Microsoft a été condamné en Allemagne à changer de partenaire pour le défragmenteur de Windows 2000, car celui-ci était fabriqué par une entreprise scientologue. Le risque de transmission de données semblait très important au gouvernement allemand. En France, le combat a pris une autre forme et lEtat est passé à Mac (MEN) ou à Linux (Intérieur et Finances). Le partenariat économique les rend incontournables. De plus, la formation professionnelle le secteur le plus infiltré avec les psychothérapies- permet aux groupes sectaires de recruter, de récupérer des hommes à des postes-clé et obtenir ainsi des leviers dans et contre lentreprise infiltrée. Marie-Françoise COUREL : Cette infiltration ne touche-t-elle que les entreprises ? Anne FOURNIER : Non, à lévidence. Elle touche aussi lEtat. On sait que le rapport établi par les parlementaires a été connu et diffusé par les sectes avant même sa publication officielle. On sait que la Justice a connu quelques problèmes. Ce quon sait moins, cest linfiltration politique, en particulier de groupes confédérés qui ne contrôlent pas toujours ladhésion dassociations suspectes, pour faire nombre. En ce sens, les sectes sont dangereuses pour la démocratie. Brigitte DUMORTIER : Il est saisissant de voir que la Scientologie aux Etats-Unis suit exactement limplantation des lieux de pouvoir, économique ou politique. Et si lon regarde les sectes du Japon, on retrouve le même phénomène dun pouvoir économique puis politique. Anne FOURNIER : En effet, la Soka Gakkaï, qui a au Japon aux environs de 19 millions de membres, a créé un parti politique, le Komeito, parti « propre », qui bien que minoritaire, détient le ministère de la réforme constitutionnelle et le Président de la Commission des lois. La réforme constitutionnelle souhaitée par bien des Japonais qui rejettent la Constitution imposée par les Etats-Unis en 1947 risquent de se voir imposer une constitution issue des visions de la Soka Gakkaï. Marie-Françoise COUREL : Vous dites que les groupes sectaires sinstallent là où existent des creux dans notre société. Anne FOURNIER : Oui, des creux, des manques. Cela peut être le manque de perspectives. Ainsi, devant laffaiblissement des églises chrétiennes, on cherche ailleurs du spirituel. Devant leffondrement des utopies politiques, et pour dépasser le nombrilisme individuel, on cherche des causes pour se mobiliser. Dans dautres lieux, les manques sont encore plus criants. Si vous regarder le Brésil, la secte Universal remplace peu ou prou tout ce que lEtat ne fait pas : elle soigne, elle scolarise, elle distribue la soupe populaire Mais plus précisément chez nous, chaque fois que dans notre législation ou notre réglementation existent des vides, les sectes sen servent. Puisquil y a contrôle de plus en plus efficace sur les colonies de vacances en France, on se sert de séjours linguistiques non contrôlables, et on envoie des enfants faire des séjours dans la secte à létranger. Marie-Françoise COUREL : Catherine Picard, vous qui avez rapporté la loi de juin 2001, parlez-nous de la législation. Catherine PICARD : LEtat français sest préoccupé dès les années 80 des menées dangereuses des sectes. Et dabord au nom de la protection des enfants. Il faut à cet égard souligner la différence entre la conception française républicaine de lenfant, et la conception américaine. Les Etats-Unis ne considèrent pas lenfant comme ayant des droits ils nont pas ratifié la Convention internationale des droits de lenfant- mais comme une prolongation du couple parental. A ce titre, ils sempêchent tout contrôle et toute protection. Anne FOURNIER : On peut citer le cri dalarme des gynécologues américains dans leur congrès de novembre 2001 : faute de soins adaptés, ils constatent une surmortalité néo-natale de 20% dans les enfants issus de familles TÉmoins de Jéhovah. En France, parce que lenfant est citoyen, mais ne peut exercer pleinement ses droits, lEtat se substitue à lui pour le protéger. Ainsi les procureurs de la République suspendent-ils, le temps de lintervention jugée nécessaire par les médecins, lautorité parentale qui mettrait en danger lenfant. En Europe, et pas seulement en France, le modèle est celui de légalité de chacun devant la loi. Aux Etats-Unis, ce qui prédomine, ce sont lappartenance et le communautarisme. LEtat américain nassure pas légalité de chacun, mais un équilibre négocié entre des groupes et des lobbies. Catherine PICARD : Cest donc dans une vision républicaine et protectrice des droits de lenfant que le législateur est dabord intervenu. On peut citer la loi Royal de 1998 renforçant le contrôle des établissements scolaires hors contrat, quand on sest rendu compte que 5 à 6 000 enfants étaient scolarisés dans des « écoles de secte », les privant dune vie normale et dune ouverture légitime sur le monde. Mais au-delà des enfants sont rapidement apparues les techniques utilisées par les sectes pour mettre leurs adeptes en état de sujétion. Cest cela qui est sanctionné dans la loi About-Picard, portée par un sénateur UDF, Nicolas About, et par moi-même, députée socialiste, montrant bien le consensus politique sur ce sujet, puisque la loi a été votée au Parlement à lunanimité des groupes. Ce que nous avons voulu sanctionner aussi, cest la responsabilité morale des groupes. On constate que les délits sont toujours les mêmes : abus financiers, abus sexuels et atteinte à la dignité humaine. Cest le fonctionnement même des groupes qui explique cette répétition ad libitum. Au-delà des individus qui commettent les délits, ce sont les groupes quil faut sanctionner. Doù lidée détendre la responsabilité aux groupes des délits dabus de faiblesse. Enfin, le législateur a prévu de pouvoir dissoudre le groupe délictueux, au bout de deux condamnations arrivées au terme des recours juridiques. Brigitte DUMORTIER : Je voudrais revenir sur les manques et dire que ce qui est frappant, lorsque comme moi, on débarque sur le sujet, cest lincroyable multiplicité de ces groupes. Chaque catégorie sociale a son groupe sectaire, autour de thème qui peuvent séduire chacun : groupes guérisseurs, humanitaires, néo-politiques, spirituels, de développement de soi. Christian SEIGNOBOS : Je voudrais nuancer ce qui vient dêtre dit, et apporter mon témoignage non pas dafricaniste, mais personnel. Je suis né dans une famille protestante cévenole et jai vu des groupes, à lorigine proprement religieux et sans conteste protestants, se mettre à dériver. Du discours radical religieux, on faisait une application dans la vie quotidienne, amenant à créer des communautés à lécart, autarciques. Souvent il ny avait pas de pasteur, mais le groupe suivait un homme inspiré, considéré comme plus savant que les autres. Et quelquefois ces communautés pleines de foi et de bonne volonté ont déraillé, avec les dommages collatéraux que lon connaît : ruptures familiales, désaffection professionnelle, troubles psychologiques, etc Au-delà des grands groupes, et dans des structures à lorigine incontestablement religieuses, il peut exister des « dérives sectaires ». Marie-Françoise COUREL : Comment expliquer que tant de scientifiques se laissent égarer et entrent dans des sectes ? Anne FOURNIER : Cest vrai quils sont nombreux. Leur figure emblématique est lastrophysicienne du Mandarom, qui remplace le gourou décédé en prison pour pédophilie. Elle chasse nuitamment les lémuriens, ce qui est son droit le plus strict. Marie-Françoise COUREL : Et cest une très bonne astrophysicienne du CNRS, disent ses collègues. Anne FOURNIER : Comment expliquer cela, et les 3000 médecins sectaires, daprès le Conseil de lOrdre en 1995 ? La première explication est dabord lair du temps. La mode, et son reflet dans les médias, est à lirrationnel. Et cette mode gagne même lUniversité, puisque le détenteur de la chaire de Durkheim a autorisé la soutenance en Sorbonne dune thèse faite par une astrologue sur lastrologie La médecine scientifique est contestée pour ses manques : échecs, déshumanisation, etc et beaucoup consultent ailleurs, des rebouteux rebaptisés ostéopathes aux guérisseurs et mages. La seconde explication vient du type détudes. Les scientifiques de « sciences dures » mettent entre parenthèses séries de questions existentielles, qui les rattrapent un jour. Et ils nont pas comme les tenants des sciences humaines et sociales lhabitude de sinterroger sur le discours. Ils sont alors des proies plus faciles. Marie-Françoise COUREL : Quelles sont les parades pour lindividu et pour la démocratie que vous dites menacée ? Anne FOURNIER : Dabord une vigilance individuelle, citoyenne, qui est renforcée par les campagnes de prévention et dinformation. Mieux chacun mesurera le risque, pour lui, ses enfants sa famille, dune appartenance sectaire, moins, pensons-nous, il se laissera séduire par les sirènes des groupes. Même sil se retrouve temporairement en état de faiblesse psychologique, suite à un deuil, une rupture ou la perte dun emploi. Ensuite un travail vis-à-vis des instances politiques et économiques. Cest un des autres rôles de la MILS : alerter les services publics et les entreprises, les aider à concevoir leur propre parade contre les infiltrations. Enfin un travail qui dépasse le strict cadre national : ailleurs en Europe, ailleurs dans le monde, des Etats sinterrogent sur les nuisances sectaires. La France est perçue comme exemplaire dans sa législation ou dans lorganisation dune structure interministérielle. Les contacts sont nombreux, et au-delà de TRACFIN, EUROPOL et EUROJUST poursuivent et cherchent à faire condamner les délits commis par les groupes sectaires. 1 Brigitte Dumortier, Atlas des religions, Editions Autrement, septembre 2002, préface de Jean Baubérot. 2 Et allant dans le même sens, lAustralie et la Nouvelle Zélande 3 Anne Fournier, Catherine Picard, Sectes, démocratie et mondialisation, PUF, septembre 2002, Préface de Raymond Forni 4 Marque déposée. Voir le site de Raël. 5 idem |
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