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LENSEIGNEMENT DU FAIT RELIGIEUX À LÉCOLE LES PARADOXES DE LA SITUATION FRANÇAISE Mireille ESTIVALÈZES Historienne et sociologue des religions |
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Dans le cadre de cette table ronde consacrée à lenseignement du fait religieux à lécole, je voudrais dire, dans un temps relativement bref, quelques mots sur la situation française, qui me semble, à certains égards, paradoxale, au sens étymologique du mot, « opinion contraire à lopinion commune ». Le premier paradoxe réside dans le fait que lon parle parfois encore dintroduire le fait religieux à lécole, alors même quun certain nombre de questions religieuses sont présentes dans les programmes, principalement dhistoire, depuis déjà fort longtemps, même sil est vrai quil y a eu une insistance nouvelle dans les accompagnements des programmes depuis 1996. Il semble dailleurs difficile, voire impossible, détudier lhistoire des sociétés et des civilisations sans parler des religions, daborder des grands textes de la littérature, détudier des pans entiers de la philosophie ou de découvrir le patrimoine artistique européen sans passer par le détour dun minimum de connaissance sur les religions. Si la place accordée au fait religieux a pu varier dans le temps, elle n a jamais totalement disparu. Ce sont surtout les programmes d histoire qui permettent daborder le fait religieux, leurs finalités sont multiples :
Pour mémoire, voici un bref rappel des questions dhistoire religieuse évoquées : au collège, les mythologies égyptienne et grecque, les Hébreux en tant que peuple de la Bible, et les débuts du christianisme, mais aussi, et de façon parallèle, en français, létude dextraits de textes dits fondateurs : lOdyssée, lAncien et le Nouveau Testament, lénéide. Puis le christianisme orthodoxe, le monde musulman, la chrétienté occidentale médiévale et les Réformes protestante et catholique, qui amenèrent aux divisions religieuses de l'Europe, la philosophie des Lumières et les critiques contre léglise, et la laïcisation des sociétés. Au lycée, on retrouvera le thème de la naissance et la diffusion du christianisme, on étudiera la Méditerranée au XIIe siècle, carrefour de trois civilisations (Chrétienté occidentale, Empire byzantin et Islam)1, et lHumanisme et la Renaissance avec l'influence des Réformes catholique et protestante2. Sont évoqués aussi les caractères de la vie religieuse en Europe et en Amérique du nord et les relations entre les églises et le monde moderne du milieu du XIXe siècle à 1939, ainsi que les pratiques culturelles des Français depuis 1945. Il faudrait aussi signaler loriginalité des programmes de première professionnelle qui comportent une question consacrée au fait religieux depuis 1850 jusquà nos jours avec dune part, l'évolution des trois grandes religions monothéistes et, dautre part, l'évolution des rapports entre société et religions, qui a le mérite de sortir les religions de leur « ghetto » dévénements du passé, et de montrer combien leur connaissance est utile à la compréhension du monde contemporain. Ces programmes sont donc assez riches, même si lon peut regretter, dune part, le fait que les religions soient abordées de façon privilégiée dans leurs contextes délaboration, antique ou médiéval3, et soient très peu étudiées pour lépoque contemporaine, et dautre part, que très quasiment aucune place ne soit accordée aux traditions spirituelles dAsie, ces deux carences étant peut-être la manifestation dune vision occidentalo-centrée des religions qui sintéresserait surtout aux monothéismes, et projetterait le modèle de sécularisation des sociétés occidentales sur le reste du monde. Deuxième observation : la laïcité est-elle responsable de linculture religieuse constatée chez les jeunes générations ? Il nest pas inutile de rappeler quelle doit être la déontologie du corps professoral dans le contexte scolaire français. Lenseignant est tenu, dans le cadre de lécole laïque, de respecter la liberté de conscience des élèves, croyants comme non croyants. Il est astreint à la neutralité, et ne doit pas faire état de ses convictions personnelles religieuses ou philosophiques4, ni faire acte de prosélytisme pour une religion ni non plus pratiquer la critique systématique des croyances. Sil ne doit pas utiliser un discours confessant pour parler des religions étudiées en classe, il doit néanmoins faire comprendre à certains élèves que lenseignant a une légitimité, dordre scientifique, historique, littéraire ou philosophique, à parler de questions religieuses en classe, même sil nest pas témoin de la religion évoquée. Linculture religieuse des élèves est à mettre bien plus, dune part, au compte de la crise des humanités, constatée par les acteurs du système éducatif depuis quelques années, et de façon plus large de celle de la transmission de la culture générale, qui était porteuse avec la culture classique gréco-latine et la culture littéraire de connaissances sur le fait religieux, et dautre part, à la crise des cadres de transmission religieuse depuis une trentaine dannées (baisse des pratiques religieuses, diminution du nombre dinscrits au catéchisme, crise de la transmission familiale de la religion) qui aboutit à une importante déculturation religieuse de la population française. Même sil ne faut pas exclure totalement non plus la possibilité que certains enseignants aient préféré éviter daborder avec leurs élèves les questions religieuses, trop sensibles à leurs yeux, pratiquant une sorte de « laïcité dabstention ». Il faut dailleurs aussi dénoncer linculture laïque des élèves, voire parfois de certains enseignants, qui ne savent plus ce quest la laïcité, ni quelles en sont les implications dans la vie scolaire. Il nen demeure pas moins que les difficultés dune approche laïque du fait religieux sont nombreuses, et nécessitent une bonne formation des professeurs. Et nous arrivons là au troisième paradoxe, il existe en France de nombreux lieux de réflexion sur létude des religions, aussi bien à luniversité où la recherche en histoire religieuse est dynamique, que dans des institutions spécialisées comme lécole Pratique des Hautes études ou bien lécole des Hautes études en Sciences Sociales, ou dans des laboratoires du C.N.R.S., mais on a le sentiment quil existe un fossé entre cet univers et celui de lenseignement secondaire où les enseignants sont confrontés sur le terrain à de nombreuses difficultés. En voici quelques unes. Des difficultés propres à lenseignement du fait religieux, car il touche à lintime, à ce qui relève du domaine de la conviction personnelle et par là même à la sensibilité de chacun, croyant ou incroyant5. Mais aussi parce quil demande d être très vigilant vis-à-vis du discours utilisé, ainsi certains manuels pratiquent, probablement involontairement, la confusion des genres en utilisant des formulations croyantes pour présenter historiquement certains faits, on peut dailleurs noter quaucun monothéisme néchappe à ce traitement6. Il serait beaucoup plus juste et conforme à lesprit de la laïcité de lécole, dutiliser soit le conditionnel soit des formules comme « les juifs ou les chrétiens croient que » qui ne heurteraient pas pour autant les convictions des croyants. Il faudrait dailleurs sinterroger sur le rôle politique du manuel, et sur la façon dont il opère des choix pour construire une mémoire et transmettre des héritages. « Lieu de mémoire » selon lexpression de Pierre Nora, il est à la fois lieu de transmission de connaissances, mais aussi lieu de la conservation de ce qu une société choisit de dire delle même. Une autre difficulté réside dans le fait de privilégier une approche extérieure des religions, en énonçant une liste de pratiques, voire dobligations ou dinterdits, sans prendre le temps dexpliciter des croyances, et de voir en quoi elles font sens pour ceux qui y adhèrent. On peut en donner deux exemples éloignés dans le temps, celui des pratiques funéraires des égyptiens qui passionnent les élèves mais apparaissent comme folkloriques, alors quelles posent la question essentielle de la mort et dune éventuelle vie dans lau-delà. Ou encore la vision assez formaliste de lislam, quelque peu monolithique et simplificatrice, lislam se résumant parfois à la vie de Mohammed et aux cinq piliers et sa présentation nourrissant la confusion musulman/arabe, sans quil y ait une vraie réflexion sur ce quest la foi musulmane. On le voit, parler des faits religieux à lécole et dans le respect de la laïcité nest pas une tâche aisée, cest la raison pour laquelle il faut développer une meilleure formation des enseignants, ce dont a pris récemment conscience le Ministère de léducation nationale, et dont on ne peut que se féliciter, et les soutenir dans une mission qui, si elle est difficile, nen demeure pas moins nécessaire à la formation culturelle et civique des élèves. 1 Sujet dont le choix politique a pour but de montrer que « loin de se développer solitairement, une civilisation senrichit par ses confrontations et ses échanges avec dautres civilisations », Accompagnements des programmes Histoire Géographie, Seconde générale et technologique, Centre national de documentation pédagogique, Ministère de léducation nationale, réimpression janvier 2001, p. 5. 2 Il faut cependant signaler un allègement sur ce programme de seconde intervenu à la rentrée 1999 et maintenu dans les nouveaux programmes de 2001 qui permet de ne pas traiter lun des 4 premiers thèmes (Le citoyen à Athènes au Ve siècle avant J.C., Naissance et la Diffusion du Christianisme, la Méditerranée au XIIe siècle, carrefour de trois civilisations, Humanisme et Renaissance) mais de lévoquer rapidement ultérieurement. Il est regrettable que lallègement porte précisément sur les questions religieuses alors même que ces thèmes ont été proposés pour remédier à linculture religieuse. 3 Lexemple du judaïsme est, à cet égard, tout à fait significatif, abordé dans la classe de sixième, il est limité à la période de lhistoire du peuple hébreu et aux récits bibliques, mais toute son évolution, après la destruction de Jérusalem en + 70, le développement du judaïsme rabbinique, le phénomène de la diaspora, par exemple dans les pays européens, ou le rappel des persécutions dont il a été victime, sont passés sous silence, jusquau moment du génocide des juifs par les nazis au XXe siècle. Aucun lien nest fait entre les judaïsmes antique et contemporain. 4 « Dans lexercice de leurs fonctions les enseignants, du fait de lexemple quils donnent explicitement ou implicitement à leurs élèves, doivent impérativement, éviter toute marque distinctive de nature philosophique, religieuse ou politique qui porte atteinte à la liberté de conscience des enfants ainsi quau rôle éducatif reconnu aux familles. » Circulaire du 12 décembre 1989. 5 Certains professeurs, quand ils sont croyants, appréhendent de traiter les questions religieuses qui figurent dans leurs programmes, de peur de ne pas arriver à faire la part entre leurs convictions personnelles et lapproche scientifique quils doivent utiliser, ils pratiquent une sorte dautocensure pour ne pas faillir à la laïcité. Ceux qui seront le plus à laise seront parfois des enseignants incroyants. 6 Ainsi, il est dit sans aucune précaution oratoire et en employant un indicatif présent que « Yahvé se manifeste à Moïse sur le mont Sinaï » ou que « Jésus réalise des miracles » ou encore que le Christ est « Fils de Dieu », ou bien que Mahomet « Envoyé de Dieu » « reçoit une révélation divine ». A contrario, des manuels éluderont prudemment la filiation divine de Jésus, disant quil est le fils de Marie et Joseph, alors que le dogme de lIncarnation est une des notions essentielles du christianisme. Il semblerait que les nouveaux manuels aient tenu compte de ces remarques critiques et cherché à améliorer ces défauts. |
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