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GÉOGRAPHIE DE LA LAÏCITÉ Jean BAUBÉROT Président de l'école Pratique des Hautes Études à Paris Sorbonne |
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Permettez-moi dabord de remercier chaleureusement les organisateurs de ce festival de géographie de Saint-Dié-des-Vosges, et tout particulièrement Monsieur le Maire Christian Pierret de mavoir invité à participer à cette belle manifestation. Jai trois raisons de me montrer attaché à la ville de Saint-Dié-des-Vosges. La première est que jai fréquenté, plusieurs années durant, la bibliothèque. Elle possède, en effet, un véritable trésor, les archives de Jules Ferry. Cest en partie grâce aux dépouillements effectués dans ces archives que jai pu rédiger mon ouvrage « La morale laïque contre lordre moral ». La seconde raison est que, pendant que je consultais ces archives, ma femme participait à une Académie dorgue que la ville aide et subventionne. La troisième est que, le soir venu, nous nous retrouvions devant un verre de gewurtztraminer et que cela laisse de très bons souvenirs. Mais contrairement à dautres rencontres prévues au programme mon exposé nest malheureusement pas une conférence-dégustation. Elle porte sur la géographie de la laïcité et il me faut, dés le départ, écarter un malentendu qui pourrait sinstaller entre nous. En effet quand vous allez écouter ultérieurement des conférences sur, pour prendre deux exemples, « la relation à la terre daprès la tradition juive » ou « planification urbaine et gouvernance dune métropole, lexemple de Casablanca », il sera clair quil sagit de sujets spécialisés. A priori, lauditeur na pas de lumières particulières. Il en va autrement dune conférence sur la laïcité. Cela pour deux raisons. Dabord, il sagit dun sujet sur lequel chaque auditeur a reçu des informations de la part des médias, informations liées à des événements dactualité. Ensuite, la laïcité étant une caractéristique constitutionnelle de la République française, chaque citoyen a légitiment une opinion ; un point de vue où se mêlent quelques souvenirs scolaires, les informations dont nous venons de parler et un positionnement personnel incluant des jugements de valeurs. Rien de plus naturel, sauf que cela ne peut pas être loptique dun historien et sociologue de la laïcité. Il lui faut réexaminer le savoir acquis, considérer lactualité comme la face émergée dun iceberg dont les 9/10ème sont constitués par des réalités stables ou en mouvement, mais qui ne font pas forcément événement. Il doit enfin, autant faire se peut, se décentrer de ses propres jugements de valeur, développer des analyses froides dont certains aspects lui seront peut-être désagréables, et sortir des propos convenus. Ainsi parler dune géographie de la laïcité signifie ne pas croire, comme on le dit très souvent depuis dailleurs une période récente - jamais Jules Ferry aurait utilisé cette expression -, que la laïcité est une « exception française ». Dans une telle optique, en effet, le problème est résolu avant même davoir été posé : il suffit de dessiner une carte où la France est peinte en violet (ou en jaune) et le reste de la planète dune autre couleur. Peut-être certains mettront également du violet à la Turquie, bien que je nai jamais entendu utiliser à propos de laïcité lexpression d « exception franco-turque » ! Mais, naturellement, une semblable réduction nest pas pertinente. Si lon prend un des critères habituels de la laïcité, la séparation des Eglises et de lEtat, il faut tout de suite complexifier la carte : Enlever le violet de lAlsace-Moselle et retrouver les frontières de la France de 1871. Il faut aussi mettre du violet, entre autres, au Pays de Galles puisque aucun culte nest établi dans cette nation du Royaume Uni. Débarrassons-nous donc des évidences trompeuses pour pouvoir effectuer le petit voyage auquel je vous convie ce soir. Ce voyage est sans prétention dans la mesure où chaque pays visité nécessiterait à lui seul une étude. Mais lintérêt dun parcours, même aussi rapide consiste à donner une idée forcement un peu allusive des contrastes et des proximités entre diverses situations nationales. Auparavant, nous devons revenir au terme même de « laïcité » réputé intraduisible dans plusieurs langues et notamment langlais. Cette langue connaît pourtant le « layman » qui, comme le « laïc » en français, désigne ladepte dune religion qui ne fait pas partie de son clergé. Lorigine est un terme grec « laos », le peuple entendu comme entité indivise. Dans le Nouveau Testament, le laos est le peuple de Dieu et, ensuite, au sein du christianisme, le « peuple des laïcs » désigne ceux qui reçoivent du clergé des vérités religieuses à croire. Calvin parle cependant de « juges laïques » dans un sens actif pour désigner des agents de juridictions civiles qui ne se réfèrent pas au droit canon. De lEncyclopédie de Diderot au Grand Dictionnaire Universel de Pierre Larousse, on trouve le terme de « laïcocéphale ». On utile cet adjectif à propos des pays où lEglise nationale se trouve dirigée par un laïc. Ainsi les pays scandinaves où le prince est le chef temporel de lEglise luthérienne ou le Royaume Uni où il a la même fonction pour lEglise dAngleterre et dEcosse. Les historiens anglais utilisent dailleurs le terme de « laïcisation » pour désigner les périodes où le pouvoir laïc - roi, reine, leurs conseillers et le parlement - a été particulièrement fort dans lEglise dAngleterre. Mais en France lensemble morphologique formé par les termes de la famille sémantique « laïc » a pris un sens nouveau. Plus exactement, il sest opéré un glissement de sens. Ainsi Ferdinand Buisson, dans le célèbre article « laïcité » du Dictionnaire de Pédagogie, définit « lEtat laïque » comme un « Etat neutre entre les cultes, indépendants de tous les clergés, dégagés de toute conception théologique ». Et, de fait, le néologisme « laïcité » se répand dans les années 1880. Jules Ferry lutilise dans le champ scolaire comme synonyme de « neutralité confessionnelle ». Pour lui la laïcisation de lécole publique est la conséquence de celle du « pouvoir civil ». Et il ajoute : Cela « constitue le régime sous lequel nous vivons depuis 1789 ». Or, il existait à cette époque un système pluraliste de 4 « cultes reconnus » incluant un concordat avec le Saint-Siège. Les déclarations de Ferry et de Buisson constituent une des raisons pour lesquelles je distingue, pour ma part, un premier et un second seuil de laïcisation. Ce second seuil deviendra le régime français à partir de la séparation des Eglises et de LEtat de 1905. Mais le premier seuil existe dés lors que la citoyenneté et lappartenance religieuse sont dissociées, que lunion dogmatique entre lEtat et lEglise est rompue et quil nexiste plus de religion nationale, dEglise officielle. Même si lon estime, dun point de vue français, que la laïcité nest pas totale, on trouve au moins là des éléments de laïcité. Si nous voyageons en Europe nous pouvons dire que, paradoxalement mais significativement, ce sont les nations laïcocéphales qui ne sont pas laïques. Angleterre et Ecosse dans le Royaume Uni, Danemark par exemple en Europe scandinave. Voilà des situations étranges à nos yeux. Tentons de comprendre. Le Danemark moderne est né de son passage à la Réforme au XVIème siècle, roi et sujets confondus. Les évêques ont été alors fonctionnarisés, ils ont perdu leur pouvoir politique et une bonne partie de leur richesse matérielle, sécularisée et progressivement utilisée à diverses fonctions étatiques. Si la doctrine relève avant tous des théologiens, le magistrat laïc assume les affaires de lEglise en tant quinstitution humaine. La traduction de la Bible en danois donne les bases de la langue danoise écrite et le luthéranisme imprègne fortement lidentité culturelle et nationale danoise. En même temps, sans grand heurt, il va accompagner la modernisation progressive du pays. Au XIX siècle, quand la question de la séparation de lEglise et de lEtat se pose, se sont les éléments progressistes qui la refusent. Selon eux, grâce à lEtat, un pluralisme religieux interne est assuré et les droits de chaque chrétien individuel se trouvent sauvegardés face aux pasteurs. Ainsi lon peut dire que, paradoxalement pour nous Français, les projets de séparation sont rejetés par peur du cléricalisme. Par contre, dés cette époque, les droits civils et politiques ne sont plus liés à lappartenance religieuse. Société politique et société confessionnelle évoluent au même rythme. Dés 1903, par exemple, les femmes obtiennent le droit de vote et aux élections municipales et aux élections paroissiales chargées délire pasteur et conseil paroissial. Aujourdhui lEglise luthérienne reste lEglise nationale et symbolise lidentité du pays alors même que, si 87 % des habitants déclarent y être affiliés, seuls 12 % vont au temple au moins une fois par mois. 11 % des revenus de léglise nationale proviennent de lEtat et lessentiel du reste dun impôt dEglise acquité par lensemble des membres affiliés. Dautres communautés religieuses protestantes, les Eglises catholique et orthodoxe, le judaïsme, les TÉmoins de Jéhovah, les bahaïs et les sikhs sont des cultes reconnus alors quils représentent à eux tous, quenviron 2 % de la population. La liberté de conscience et labsence de discrimination selon lorigine ou la croyance sont garanties de façon effective par un dispositif très démocratique. Au total, pour le moment en tout cas, une société fortement sécularisée saccommode dune situation non laïcisée. Cette sécularisation sans laïcisation pourra-t-elle rester face à lévolution prévisible : un pluralisme religieux plus accentué, une indifférence et un agnosticisme plus marqués ? Lévolution des autres pays scandinaves oblige à poser une telle question. Longtemps, ils ont ressemblé au Danemark mais, contrairement à ce pays, ils semblent maintenant engagés dans le début dun processus de laïcisation. LEglise luthérienne de Suède nest plus une Eglise nationale depuis lannée 2000 et un changement de même nature sopère, en ce moment, en Norgève. La situation finlandaise évolue également puisque le président de la République ne nomme plus les évêques. Certes ces changements de relations entre religion et Etat ninstaurent pas un complet régime de séparation, mais il est possible de se demander si le système dEglise nationale en Europe du Nord nest pas en train de séteindre. Paradoxalement, il semble mieux résister en Grande-Bretagne où le modèle français de laïcité sert de repoussoir, tout comme le fait, en France lévocation du « communautarisme anglo-saxon ». Des responsables de communautés minoritaires estiment quun désétablissement pourrait constituer pour eux un « danger » plus important que le maintien dune Eglise établie acculturée depuis un bon siècle au pluralisme religieux. Par ailleurs, les évêques anglicans qui siègent à la chambre des Lords ont bénéficié dun regain de popularité quand ils se sont opposés à la politique sociale de Margareth Thatcher. Le statut de lEglise dAngleterre loblige à maintenir une structure paroissiale dans des quartiers où résident presque exclusivement des membres de religions non-chrétiennes ou dEglises noires. Dans plusieurs de ces quartiers, considérés comme socialement difficiles, les clercs anglicans sont les seuls professionnels liés à lEtat qui résident et qui travaillent sur place un peu comme en France, dans certaines « banlieues chaudes », le corps enseignant constitue pratiquement la seule présence de lEtat républicain. Deux cultures politiques subsistent donc même si toutes les deux se trouvent confrontées à des difficultés. Et ces deux cultures se trouvent en affinité avec les régimes politiques : monarchie constitutionnelle et République. Si tous les pays qui ont, ou qui ont eu jusquà une période très récente, une Eglise nationale ou une Eglise établie sont des monarchies constitutionnelles, ce régime politique peut générer une autre relation entre les religions et lEtat. La Belgique est un exemple important et qui, au niveau de lEurope, apparaît attractif, notamment pour des pays ex-communistes. LEtat belge se veut neutre à légard des religions et affirme nêtre soumis à aucune tutelle ecclésiastique. Inversement, il sinterdit toute ingérence dans les questions doctrinales et les affaires intérieures des différents cultes. Certains belges y compris dans les milieux de lhumanisme agnostique parlent en conséquence de séparation entre lEtat et les cultes et de lEtat laïque. Mais ces mots sont entendus différemment quen France. En effet, même si lEtat belge na jamais signé de Concordat avec Rome, il existe un système pluraliste de six cultes reconnus, les cultes catholique, protestant, anglican, orthodoxe, israélite et musulman. Acte officiel de lEtat, la « reconnaissance » dun culte induit une protection particulière accordée en raison dune « utilité sociale ». Cela signifie que le culte en question est jugé répondre au besoin social dune fraction de la population. De là découlent certains avantages comme la prise en charge des traitements des ministres du culte, la présence daumôniers payés par les pouvoirs publics dans les hôpitaux, les prisons, les aéroports et larmée, et, pour la plupart des cultes reconnus, lexistence chaque fois que le nombre délèves atteint un certain seuil - de cours de religion à lécole publique. Mais le système belge possède une autre originalité, celle de reconnaître et de rétribuer une « communauté non confessionnelle » composée dorganisations « qui offrent une assistance morale selon une conception philosophique non confessionnelle ». Cette communauté, que lon qualifie souvent de laïque ou dhumaniste, comporte des conseillers qui effectuent dans les hôpitaux ou larmée un travail dassistance analogue à celui des aumôniers. Elle propose également des cours de « morale non confessionnelle » à lécole publique. Ce mouvement philosophique a pour étendard le principe du libre-examen et il élabore des réflexions originales grâce à son Université, lUniversité libre de Bruxelles. Malgré ce pluralisme assez large, et une indéniable évolution ces dernières décennies, le poids du catholicisme reste prédominant en Belgique. Il regroupe 55 % de la population et reçoit lessentiel des fonds publics. On retrouve ce double facteur changements récents et influence catholique forte plus nettement encore dans dautres pays européens comme lItalie et lEspagne. Prenons lexemple de ce dernier pays et constatons quil existe deux façons différentes de le percevoir : une analogue à la photographie, lautre ressemble plus à un film. La photographie de la situation espagnole actuelle induit deux constats ; dune part la Constitution affirme : « aucune religion ne sera religion dEtat » ; dautre part, dans la même Constitution, il est indiqué que « les pouvoirs publics tiendront compte des croyances religieuses de la société espagnoles et maintiendront les relation de coopération avec lEglise catholique et les autres confessions ». Si le Concordat a été modifié, il na pas été aboli pour autant. Les accords signés avec le Vatican prévoient une subvention de lEtat à lEglise catholique espagnole et à lenseignement privé catholique qui reste fort, surtout dans le primaire. A ceci sajoute une catéchèse facultative dans les établissements publics. 0.5 % des impôts directs sont au choix des contribuables affectés soit au « maintien de lEglise » catholique, soit « à dautres activités dintérêt social ». Les fonds recueillis dans le cadre de cette seconde option se trouvent reversés à diverses organisations de la société civile, y compris des associations catholiques dont Manos Unidas, organisme daide au développement, et Caritas, spécialisée dans la lutte contre la pauvreté et la marginalité. Parfois la répartition de ces fonds donne lieu à dâpres négociations où le gouvernement doit faire des concessions. Au total limage qui se dessine montre une forte imprégnation de la société espagnole par le catholicisme et un statut, de fait, privilégié. Pourtant si nous replaçons cette image dans une sorte de film qui prend en compte lévolution socio-historique, le regard porté devient différent. On sait que la lutte des « deux Espagne » a eu comme issue, après la guerre civile des année 1930, le national-catholicisme du régime de Franco. Le Concordat en 1953 a induit alors une situation complète de non-laïcisation. Non seulement lEtat est confessionnel, mais cette confessionnalité est doctrinale : la religion catholique est considérée comme l « unique vraie religion », lenseignement public doit suivre le dogme et la morale catholique, les prélats sont présents dans les institutions politiques et administratives de lEtat, le clergé possède un statut nettement privilégié et les associations et publications catholiques un régime spécial. Le mariage canonique est civilement obligatoire pour tout catholique et aucune cérémonie ou manifestation religieuse extérieure que celles de la religion catholique nest permise. Pendant longtemps, lEglise catholique est restée le soutien le plus ferme et le plus efficace du régime. Mais les mutations qui ont eu lieu dans les années 1960 et 1970, ainsi que le Concile du Vatican II, ont amené des tensions internes au sein du catholicisme. Une partie du clergé est parfois allé jusquà laffrontement avec lEtat dans les dernières années du franquisme. Même limitée, la déconfessionnalisation de lEtat, qui est allée de pair avec les changements politico-religieux, ainsi que la libéralisation et la modernisation de la société espagnole, ont changé considérablement la donne. Ainsi le divorce a été légalisé en 1981, un droit partiel à linterruption légale de grossesse a été établi en 1985, et son élargissement refusé que par une seule voix de majorité en 1998. Des accords de coopération entre lEtat et des cultes très minoritaires comme les protestants, les israélites et les musulmans ont été signés en 1992, établissant le pluralisme. Or une situation établie de pluralisme religieux profite toujours aux agnostiques et aux athées qui, dailleurs, sont maintenant au bénéfice de lois générales sur la liberté. Enfin si 81 % des Espagnols se déclarent catholiques et si 36 % de la population a une pratique religieuse au moins mensuelle ce qui classe lEspagne au 6ème rang de lEurope des quinze, lEspagne détient avec lItalie (qui, elle a une pratique religieuse catholique encore plus forte : 53 %) le record mondial de la moindre fécondité : 1.28 par femme. Cela montre que, quelque soit par ailleurs leur degrés de rattachement au catholicisme, limmense majorité des Espagnols refusent de soumettre leur vie personnelle aux normes officielles de cette religion. Cest donc un double processus de laïcisation et de sécularisation qui se dégage quand on considère lEspagne dans sa dynamique historique. Nous pourrions continuer le voyage à travers lEurope et avoir, souvent, la même perception dun double processus de laïcisation et de sécularisation, à luvre ces dernières décennies. Mais il existe, au sein même de lUnion européenne, le contre exemple de la Grèce. On trouve, dautre part, une situation paradoxale dans un pays qui frappe à la porte de lUnion, la Turquie, situation où la laïcité existe officiellement alors même que la sécularisation est relativement faible. La confessionnalité de lEtat grec dont certains des traités se retrouvent dans dautres pays orthodoxes comme la Bulgarie ou Chypre se marque dès la Constitution promulguée sous les auspices de la « très Sainte Trinité ». Elle est présente également dans le serment du Président de la République. Le statut de lEglise orthodoxe lassimile à une religion dEtat, sans louverture au pluralisme qui caractérise les pays nordiques et lAngleterre. Léducation orthodoxe de la jeunesse est obligatoire, les forces armées sont sous le patronage de la Vierge Marie et lEglise orthodoxe bénéficie de nombreux soutiens, notamment financiers, de la puissance publique. La liberté de la conscience est limitée par linterdiction du prosélytisme dont le but consiste à fixer, en létat, autant que faire se peut, la répartition des appartenances religieuses. Trouvons-nous là un modèle qui différencie les pays à tradition orthodoxe de lEurope de lEst des relations Eglises Etat de lEurope Occidentale ? Certains le pensent en redoutant lévolution de la Russie où lon remarque un certain retour du rôle politique de lEglise orthodoxe et des limitations législatives apportées au pluralisme. Cependant la situation est loin dêtre la même car malgré tout, des décennies d « athéisme scientifique » - à ne pas confondre avec la laïcité! ont marqué la Russie. Notons que certains pays de lex-URSS sont, bon gré malgré, pluralistes, tel lUkraine avec une orthodoxie divisée en trois, une communauté grecque-catholique importante, une minorité musulmane et des dénominations protestantes en notable progression. Avant même la France de la IVème République, la Turquie a institué la laïcité dans sa Constitution en 1937. Le terme de laiklik est directement inspiré du mot français et Mustafa Kemal Ataturk a été présenté comme « le petit père Combes de lislam » dès labolition du califat en 1924. Cette identification à lanticléricalisme de Combes montre que ce nest pas le modèle de la loi française de 1905 qui a triomphé en Turquie. La laïcité à la turque ne connaît ni la séparation, ni la neutralité. Elle consiste plutôt dabord en une occidentalisation de la société : linstauration, en 1926, du calendrier grégorien avec le dimanche comme jour férié est, à cet égard, significative. Ensuite, elle signifie la mise en place, par lEtat, dun islam national turc avec deux organismes dépendant de la présidence du Conseil : la Direction des Affaires religieuses et la Direction générale des vakf-s. Les imams sont des fonctionnaires rétribués par lEtat. Il sagit à la fois dune laïcisation de la société et dun contrôle de la religion majoritaire par lEtat. Mais deux problèmes demeurent. Dabord la relativité de la démocratie turque, avec le poids important de larmée et la répression dactivités considérées comme anti-laïques, alors quen France elles seraient au bénéfice de la liberté de conscience. Ensuite, lié sans doute à cela, la relativité de la sécularisation en Turquie : la culture reste globalement très imprégnée par lislam et si les murs urbaines ont amené une certaine distance, lexode rural induit un retour dune mentalité islamisée à Istanbul même, par exemple ; cela dautant plus que les réseaux de la solidarité sociale se trouvent souvent liés aux mosquées. Une autre laïcité, plus proche de la laïcité française quoique longtemps plus combative, existe dans un grand pays du Nouveau Monde. Il sagit du Mexique. Dans les faits, la séparation y est réalisée depuis 1857 et surtout 1873. Cependant, lappui de la hiérarchie catholique au coup dEtat de 1913 produisit une radicalisation de lanticléricalisme qui caractérisait déjà les régimes libéraux mexicains au XIXème siècle. La Constitution de 1917 tout en garantissant la liberté de culte, oriente léducation laïque dans un sens assez polémique : « absolument éloignée de toute doctrine religieuse et basée sur les résultats du progrès scientifique, [elle] luttera contre lignorance et ses effets, les servitudes, les fanatismes et les préjugés ». Par ailleurs, lEtat laïque tendait à concevoir son rôle davantage en fonction dun interventionnisme régulateur que du cadre général de la séparation des sphères. Cependant, à partir de 1992, cette séparation est mieux respectée et la « loi sur les associations religieuses et le culte public » énonce que lautorité de lEtat sur les manifestations religieuses se limite « à lobservation des lois, au maintien de lordre et de la morale publics ». Dernièrement lEglise catholique tente de regagner une influence au niveau éducatif et de la législation concernant les murs. La défaite du PRI, pratiquement au pouvoir depuis 1917 , pouvait lui fournir une occasion propice. Mais le nouveau président, Vicento Fox, a peut-être découvert quelques mérites à la laïcité puisque, divorcé, il a pu se remarier grâce à lexistence du mariage civil, fruit de la laïcité mexicaine. Remontant vers le Nord, nous voici traversant les Etats-Unis dAmérique où, cet été, un jugement de la Cour dappel de San Francisco a déclaré anticonstitutionnelle la phrase « une nation placée sous la protection de Dieu » dans le serment dallégeance au drapeau et à la République prononcé chaque jour par les élèves des écoles primaires américaines. Devant le tollé déclenché par cette décision, elle a été suspendue sine die. Nous sommes là au cur même de la complexité américaine qui allie séparation des Eglises et de lEtat et religion civile. On sait que cette séparation est ancienne puisquen 1791, le premier amendement à la Constitution indique : « le Congrès nadoptera aucune loi visant à un établissement de la religion ou empêchant son libre exercice » et que Thomas Jefferson est lauteur de la célèbre formule sur le « mur de séparation ». Mais, dans le préambule de la Déclaration dIndépendance, le même Jefferson a écrit : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes ; tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ». Autrement dit, dans la perspective républicaine américaine, les droits de lêtre humain proviennent de Dieu. Il y a là une différence fondamentale entre les déclarations des droits américaines et la déclaration française rédigée peu après. Cela est en affinité avec deux conceptions différentes de la « religion civile » que Jean-Jacques Rousseau avait, à la fin du Contrat Social, estimé nécessaire pour le lien social lui-même. Dans la perspective américaine, le pluralisme foisonnant des dénominations, lorganisation para-démocratique de plusieurs dentre elles, les Revivals qui prônent la « régénération » morale de lindividu et favorisent le développement de mouvements inter-dénominationnels, tous ces facteurs ont permis dans une situation de précoce séparation des Eglises et de lEtat, une participation de type associatif et il faut insister sur cet aspect associatif dont Tocqueville avait bien perçu limportance pour un vivre-ensemble démocratique de la religion à la constitution de la République américaine. Les Américains usent et abusent de la référence à Dieu car elle peut être socialement déconnectée de toute Eglise et être, ainsi, à la base dune religion civile qui donne un fondement transcendant à lEtat-nation. En France, le messianique politique a aussi existé mais a été séculier. Après la Révocation de lEdit de Nantes, Dieu était devenu la propriété exclusive dune Eglise et toute référence politique et civile à Dieu revenait à reconnaître lautorité de cette Eglise dans la Cité. De là un affrontement récurrent lors de la Révolution française, puis tout au long du XIXème siècle, et une tendance à croire en la toute puissance de linstitution scolaire pour façonner des citoyens rationnels, vertueux et heureux. Au delà donc du visage conservateur pris, cette dernière décennie, et accentué par le 11 septembre et ses suites, par la référence à Dieu dans les Etats-Unis dAmérique, il faut replacer cette référence dans la longue durée historique si lon veut comprendre quelque chose aux rapports entre religion et politique dans ce pays, notamment comprendre pourquoi la démocratie américaine va de pair, selon lexpression dIsabelle Richet, avec une « laïcité incertaine ». Par contraste avec les Etats-Unis dAmérique, nous voilà presque revenus en France. Cest un peu dommage car jespérais pouvoir vous conduire dans dautres pays comme lInde ou le Japon. Mais nous navons plus que le temps de nous offrir une dernière escale avant notre retour : le Québec. La « Belle Province » constitue une passerelle entre lunivers culturel anglo-saxon et lunivers culturel français. Raison de plus pour savoir comment elle affronte le problème du multiculturalisme, typique du temps présent, sans renoncer à lappartenance citoyenne. On sait quen France, cette appartenance est conçue au niveau des principes comme impliquant le reflux des particularismes dans la sphère privée, quils soient culturels et/ou religieux. Mais la vie sociale ne se déroule pas dans luniversel abstrait. Et une loi neutre peut produire un effet discriminatoire non intentionnel et indirect sur certaines personnes en leur imposant des obligations et des conditions restrictives qui naffectent pas les autres citoyens. Ce type de discrimination indirecte peut se présenter par rapport à lâge, au sexe, au choix de la sexualité ou à un handicap physique. Il peut aussi se rapporter aux croyances. Ainsi, au Québec, comme en France, les fêtes dobligation catholiques sont des jours fériés et chômés alors que ce nest pas le cas pour les autres religions. Cest cet impensé que le Québec a voulu affronter, sans paralyser pour autant la vie sociale, par lobligation jurisprudentielle de laccommodement raisonnable. Le droit à légalité doit pouvoir, autant que faire se peut, être véritablement exercé doù la nécessité, dans certains cas, daccommoder la norme ou la règle. Mais la limite à lexercice dun droit peut également se justifier par son caractère « raisonnable » si sa mise en uvre imposait à une institution ou une collectivité une contrainte excessive. Doù lobjectif darrangements qui impliquent la prise en compte réciproque des droits et des devoirs de lautre. Cela favorise un débat social explicite sur ce quimplique, dans des circonstances précises, lexercice des droits de lhomme et notamment de la liberté de conscience. Et cet exercice est dabord individuel, même sil peut avoir un prolongement collectif. Si la laïcité française peut être interrogée par des expériences faites ailleurs, notamment celle qui vient dêtre rapportée, son apport propre consiste notamment à rappeler que si la laïcité doit favoriser lexpression du pluralisme, elle ne se réduit pas à la juxtaposition ou même à la mise en débat des croyances collectives même intériorisées en convictions personnelles. Elle est aussi la possibilité face à des croyances religieuses comme non-religieuses de lhérésie, de lagnosticisme, de lobjection de conscience. Elle garantie non seulement la possibilité de manifester ou non ses croyances, den changer mais aussi dêtre dans la déviance ou le refus. La mise en valeur actuelle de la dimension collective des droits de lhomme nenlève rien à limportance du maintien des droits de lindividu face à la collectivité, cest-à-dire du droit à lindividualité. Le lien social ne peut, cependant, exister sans certaines valeurs communes. Les religions et les philosophies font partie du patrimoine spirituel et moral dun pays et les valeurs nexistent pas coupées de toutes racines. Mais chaque génération doit réinterpréter les valeurs anciennes et en produire de nouvelles. La laïcité, comme principe régulateur, recherche la maîtrise de ce processus. Tout en donnant leur place aux familles de pensée, elle doit aussi tenir le plus grand compte des connaissances. Au XIXème siècle, peut-être en a-t-on trop accordé à une philosophie positive, à un certain scientisme. Ne jetons cependant pas « le bébé avec leau du bain ». Il faut reposer le problème de larticulation des valeurs et des connaissances et échapper au dilemme : ordre moral réactionnaire ou privatisation invivable de la morale. Une nouvelle morale laïque est à construire. Nous pouvons conclure. Aux uns nous donnons acte que la laïcité française existe dans un ensemble ; aux autres quelle possède certaines spécificités qui lui sont propres. Aujourdhui il ne lui est demandé ni de se renier, ni de se dissoudre mais de ne pas craindre le dialogue avec dautres pour pouvoir se montrer dynamique et attractive dans le monde qui vient. |
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